Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Je est un monstre", la Maison d'Ailleurs d'Yverdon-les-Bains fait son cirque

L'exposition conçue par Marc Atallah et son équipe veut nous faire réfléchir sur l'idée de monstruosité. Le porteur de présage est devenu le "freak", puis le handicapé.

L'affiche du "King Kong" de 1932, revue par Laurent Durieux. La Bête n'est ici pas un monstre. La Belle non plus, du reste. C'est le monde qui se révèle mauvais.

Crédits: Laurent Durieux, Maison d'Ailleurs, Yverdon-les-Bains 2020.

La Maison d’Ailleurs reste bien reconnaissable, mais elle est devenue verte. La couleur a beau se voir associée à l’espoir, elle ne constitue en général pas un signe de bonne santé physique et mentale. Le dessinateur Benjamin Lacombe a du reste surmonté le toit d’une dame cyclope, avec un nœud dans les cheveux et une langue gourmande d’ogresse. Des bras crochus semblent s’emparer du musée d’Yverdon à la hauteur du deuxième étage. Quant au rez-de-chaussée de la maison, il repose sur des pattes griffues. Que de mauvais présages! Il doit se passer des choses étonnantes à l’intérieur…

La galerie des sorcières, avec les tableaux de Benjamin Lacombe. Photo RTN-BNJ.

Effectivement! La nouvelle exposition mitonnée par Mac Atallah s’intitule «Je est un monstre». «Un clin d’œil au «je est un autre» de Rimbaud», bien sûr. Mais pas uniquement. Il s’agit, au fil d’une visite sur trois niveaux, pour le public de voir et de comprendre où se situe la monstruosité. Une pathologie qui ne se reconnaît de loin pas au physique. «Les monstres ne seraient-ils pas une image détournée de nous-mêmes?» Une sorte de miroir déformant (et il y en a effectivement un, bien réel, pour vous déformer au détour d’une salle). Grave question que le mal, même si les enfants se voyaient jadis qualifiés de «petits monstres». Il se révèle trop facile d’associer la chose à l’altérité et à la difformité. «Dans «Notre-Dame de Paris» de Victor Hugo, que le visiteur retrouvera évoqué au second étage, le monstre n’est pas Quasimodo le bossu, mais bien sûr l’archidiacre Claude Frollo.»

Une notion fluctuante

Mais avant de passer à la visite en compagnie du directeur de la Maison d’Ailleurs, peut-être faudrait-il s’entendre avec lui sur la notion de monstre. Les points de vue ont en effet diamétralement changé selon les époques. «Dans une tradition convenue, allant de l’Antiquité au XIXe siècle, il s’agit bel et bien d’un signe. D’un avertissement. Un individu doté de caractéristiques étranges est venu nous dire quelque chose. Il s’agit de lire en lui. Pourquoi un albinos? Pour quelle raison une rousse au milieu d’un famille de bruns?» On sait à quel point les Africains craignent encore les albinos. Et les rousses ont volontiers passé pour des sorcières. «Le mot vient du latin «monere» et non pas de «monstrare», rappelle Marc Atallah.

La salle placée sous le parrainage d'Edgar Poe. Photo BNJ.

C’est bien plus tard, vers 1800, que le monstre doit se voir montré. Naissent alors des exhibitions dans les cirques, que ce soit celle de géants ou de la «Vénus hottentote», au fessier gigantesque. D’où la scénographie adoptée sur tous les espaces disponibles de la Maison d’Ailleurs. Des raies verticales partout. Nous sommes ici au au bord de la piste recouverte de sciure afin d’assister à «La monstrueuse parade», pour reprendre le titre d’un film de Tod Browning. Un long-métrage (1), tourné en 1932 avec des vraies sœurs siamoises, un véritable homme tronc, d’authentiques nains et des microcéphales garantis sur facture. «Ce produit hollywoodien arrive en fait tard sur le plan historique. Nous sommes au moment où les monstruosités se transforment enfin dans l’esprit des gens en handicaps lourds.» En infirmités durables. «Etienne Geoffroy Saint-Hilaire avait produit des travaux allant dans ce sens dès 1830.» Plus question du coup d’exhiber des êtres humains ayant droit à leur dignité. «Le contre-coup grave serait de cacher ces hommes et ces femmes après les avoir trop montrés.»

Deux grands illustrateurs

Muni d’une simple brochure, les explications s’étant vue réduites au minimum, le public peut affronter, en débutant par le rez-de-chaussée, des salles volontiers chargées de peintures et d’objets. L’illustrateur Benjamin Lacombe, qui a déjà vendu plus de deux millions de ses livres à 38 ans, sert de fil conducteur. Le visiteur le retrouve notamment dans la galerie des sorcières, les portraits de celles-ci se situant derrière des grilles. Mais il y a aussi les monstres de cinéma. Frankenstein, Dracula, Alien… Beaucoup ont paru sur les écran pendant la Grande crise de 1929, alors que la censure se relâchait un peu. Un autre dessinateur vient alors prendre le relais de Lacombe. Il s’agit de Roland Durieux. L’homme refait à sa manière les affiches des grands «classiques». «Ces visions d’épouvante venaient aussi, selon la tradition antique et médiévale, nous dire des choses", reprend Marc Atallah. «L’écrasement de l’homme dans «Métropolis». La menace nucléaire, avec la série des «Godzilla» japonais, initiée neuf ans après Hiroshima.»

Marc Atallah. Photo RTS.

A chacun de trouver ses marques dans ce dédale invitant simultanément à perdre pied et à trouver de nouveaux sens aux concepts et aux mots! Le but est de donner à voir, afin que les gens acceptent de se regarder eux-mêmes à la fin. Il y autant à apprendre de «Blanche-Neige», que d’«Alice» (omniprésente à Yverdon) traversant des pays pas si merveilleux que cela. Idem pour le «Magicien d’Oz» de Lyman Frank Baum, «Ce livre pour enfants dénonçait dès 1900 la monstruosité du monde industriel, venu broyer l’univers traditionnel basé sur l’agriculture et l’artisanat.» Un nouveau cadre de vie contre lequel viendront lutter les «super-héros» apparus en 1938, juste avant la Seconde Guerre Mondiale. Superman. Buck Rogers. Flash Gordon... «Mais les super héros constituent à leur manière aussi des sortes de monstres.» Bref. On n’en sortira pas.

Des livres en prime

L’exposition s’accompagne comme toujours à la Maison d'Ailleurs de publications. Il ne faut pas oublier que Marc Atallah enseigne parallèlement à l'Université de Lausanne la littérature (ou plutôt les littératures expérimentales). Il fait ainsi partie des nombreux auteurs de «La parade monstrueuse», où les créatures font bon ménage avec les savants fous (il y a toujours un peu de folie dans la science…) ou les oracles antiques. Un ouvrage sérieux, mais lisible, venant prolonger la visite. Au spectacle succède une réflexion, très illustrée néanmoins. La chose s’imposait pour éclairer les 256 pages parues chez Cernunnos. Il y aussi, en plus petit, mais avec toujours la même couleur verte en couverture , «Universal Monsters» de Frédéric Jaccaud. Comment se fait-il que cette compagnie hollywoodienne, importante certes mais plus petite que la MGM ou la Warner, se soit spécialisée dans le para-normal, du «Fantôme de l’Opéra» à «La Momie» (2)? Réponse ici en 95 pages seulement.

Pour le plaisir. Une affiche produite pour La Maison d'Ailleurs. Même au Louvre ou au "Met" de new York, il n'y a pas l'équivalent!

(1) Il n’existe plus aucune copie du montage primitif de «Freaks» de Tod Browning, un film maltraité par une censure pourtant libérale en 1932. Elle a coupé 30 minutes sur 90. L’esquisse muette du film, «The Show» de 1927, a longtemps passé pour perdue. Cet autre film de Tod Browning a réapparu dans les années 1990. J’ai vu. C’est bien.
(2) Il faudrait aussi étudier les monstres de la RKO, autre compagnie un peu mineure. Ils vont de «King-Kong» à «Cat People».

Boris Karloff dans "La momie" de Karl Freund. (1932). Photo DR.

Pratique

«Je est un monstre», Maison d’Ailleurs, 14, place Pestalozzi, Yverdon-les-Bains, jusqu’au 24 octobre 2021. Tél. 024 425 64 38, site www.ailleurs.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Attention aux Fêtes! Les musées vaudois restent en principe encore ouverts. Profitez-en! Et vite!

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