Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Ils s'aiment", l'homosexualité masculine a trouvé ses photos historiques

Le livre reproduit en partie une collection américaine, formée par Hugh Nini et Neal Treadwell en vingt ans. L'ouvrage documente les années 1850 à 1950.

La couverture du livre. Nous sommes ici dans le monde ouvrier.

Crédits: Collection Nini-Treadwell, DR.

Comme toute collection, ou presque, celle-ci a commencé par hasard. Enfin, pas tout à fait! Si Hugh Nini et Neal Treadwell n’avaient pas vécu en couple depuis dix ans, ils ne se seraient sans doute pas intéressés aux photos anonymes laissées par des hommes visiblement épris l’un de l’autre. Il ne s’agit pas, à de très rares exceptions près, de «belles images». Ces clichés restent en général flous. Mal cadrés. Beaucoup sont en mauvais état. Leur survie tient d’ailleurs du miracle. On n’imagine que trop des familles, ces gardiennes de la morale, en train de déchirer et brûler ce qui pouvait compromettre leur nom après la mort des «déviants».

Le bleu total. Ni lieu d'origine, ni date. Il y  a beaucoup de costumes de bain dans le livre. L'excuse pour une semi nudité. Photo Collection Nini-Treadwell, DR.

Il y a donc eu une première photo, il y a une vingtaine d’années. «Elle représentait deux hommes qui s’embrassaient en se regardant amoureusement», expliquent les collectionneurs dans la préface du livre consacré à un ensemble comprenant aujourd’hui plus de 2700 images réalisées entre 1850 et 1950. La scène se passait dans une banlieue américaine. Au jugé, le tirage remontait aux années 1920, un peu plus libérales que ce qui avait précédé et allait suivre aux Etats-Unis. Hugh et Neal ont pensé que le document méritait de se voir préservé, et si possible documenté. «Qui étaient ces hommes? Et comment ce cliché avait-il atterri dans un lot de photographies anciennes chez un antiquaire de Dallas?» Ces deux questions restent aujourd’hui comme bien d’autres sans réponse. Aucunes indications. Ce qui était alors sans doute un secret par nécessité l’est demeuré.

Les brocantes, puis Internet

Si le double portrait trouvé à Dallas constitue bien le coup d’envoi de la collection, il a fallu une suite. Un hasard a fait sortir une image analogue. Hugh et Neal se sont sentis touchés par la coïncidence. Leur recherche est alors devenue systématique. Il y a eu les brocanteurs et les vide-greniers. Internet a ensuite changé la donne, avec ses innombrables propositions d’achat. «Nous nous sommes vite sentis chargés d’une sorte de mission de sauvetage.» Le cas n’offre rien d’unique. Les amateurs ont ainsi pu voir aux «Rencontres» d’Arles, il y a quelques années, une pléthorique suite de travestis, eux aussi rescapés du néant. Comme presque tout aujourd’hui, du reste! Il se jette d’autant plus de photos qu’il s’en produit toujours davantage. Un autre accrochage arlésien a ainsi pu faire défiler sur des écrans des diapositives montrant des familles américaines de la classe moyenne entre 1950 et 1960. Toutes avaient été arrachées par d’autres sauveteurs à la benne.

Dans la bonne société américaine. Photo prise au Delaware, vers 1880. Collection Nini-Treadwell, DR.

Il y a cependant ici, comme pour les travestis montrés aux «Rencontres», un aspect social supplémentaire. Que reste-t-il des discrètes liaisons masculines de jadis? Rien. Un pesant silence. Régis Schlagdenhauffen peut ainsi proposer, dans une courte étude, l’histoire de l’homosexualité masculine et de ses risques. Jusque très tard, il a subsisté des lois pour la réprimer en Occident. Bien plus que pour les femmes. En Grande-Bretagne, par exemple, les hommes étaient condamnables à la prison (pensez à Oscar Wilde), mais pas les lesbiennes. La légende veut que cette exception soit due à l’obligatoire signature de la loi par la reine Victoria. Elle eut pu se montrer choquée en apprenant l’existence d’une homosexualité féminine. La légende… Plusieurs pays se sont montrés particulièrement répressifs entre 1850 en 1950. Certains d’une manière permanente, comme l’Espagne. D’autres à certaines périodes, à l’instar de l’Allemagne. Notons (ce qui ne figure pas dans le livre) que la Suisse n’a jamais possédé d’article pénalisant l’homosexualité masculine… sauf à l’armée! La condamnation restait ici sociale. Elle augmentait au fur et à mesure qu’on descendait dans la société. Les gens du monde, eux, fermaient les yeux.

Tous les milieux sociaux

Tous les milieux se voient représentés dans les quelques 350 pièces extraites de la collection Nini & Treadwell. Il y a beaucoup de militaires. Des gens de la bonne bourgeoisie. Quelques ouvriers, comme les gars en salopettes faisant la couverture de l’album. Des Noirs. La plupart de ces clichés sont d’origine américaine. La chose s’explique par la nationalité des collectionneurs, même s’il s’agit de grands voyageurs. Mais ces derniers ont trouvé au cours de leurs pérégrinations des images prises en Serbie , en Croatie, en France, en Grèce et en Russie. «L’Afrique et l’Antarctique sont les deux seules régions dont nous n’avons pas encore de photos.» Explicites ou non. Jamais pornographiques. La liaison amoureuse entre les deux personnes représentées (parfois par un artiste professionnel) doit souvent se déduire. Hugh et Neal ont adopté à cet égard la technique du 50/50. Il faut qu’ils soient d’accord entre eux pour estimer que. La chose ne semble pas leur donner de problème.

Un ferrotype américain non daté. Photo Collection Nini-Treadwell, DR.

Il faut aussi dire que les tirages ne remontent pas trop loin dans le temps. Avec la peinture ancienne, néo-classique surtout, nous imaginons aujourd’hui des rapports homosexuels qui n’existait sans doute pas toujours dans les intentions des artistes. Il en va de même pour certains films, notamment hollywoodiens. Quels sont les vrais rapports entre les personnages «amis» des westerns traditionnels, par exemple? Ceux que l'on dit ou ceux que l'on imagine? Dans «The Outlaw», dirigé par le très machiste Howard Hugues, Jane Russel se voyait ainsi échangée contre un cheval par deux cow-boys dont les rapports nous paraissent un peu troubles... Hugues pensait-il la même chose?

Pratique

«Ils s’aiment», collection Hugh Nini et Neal Treadwell, introduction de Régis Schlagdenhauffen, aux Editions Les Arènes-5 Continents, 336 pages.

Aux Etats-Unis, dans les années 1940. Il y a beaucoup de voitures, symboles de liberté, sur les images. Photo Collection Nini-Treadwell, DR.

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