Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Hühner", le Musée zu Allerheiligen de Schaffhouse met la poule en vedette

L'exposition traite de cet animal très répandu (23 milliards d'exemplaires sur Terre!) dans tous ses états. Une exposition instructive et ludique qui manque un peu de culot.

La poule faisant l'affiche.

Crédits: Museum zu Allerheiligen, Schaffhouse 2020.

On en parle parfois, surtout quand survient une épidémie de grippe aviaire comme c’est aujourd’hui le cas en France voisine. Mais on ne les voit plus. Depuis plusieurs décennies, les poules pondent en batterie, où elle vivent dans des conditions épouvantables avant de finir débitées au sécateur et mises sous plastique à l'intention des supermarchés. Une tragique réification que le Museum zu Allerheiligen de Schaffhouse (dont je viens de vous parler à propos de Hans Josephsohn) combat à sa manière dans «Hühner». Une exposition organisée quelque part sous ses toits. Je vous ai dit à quel point l’établissement se révélait vaste. Le visiteur doit longtemps chercher l’entrée du poulailler muséal, que ne signale hélas aucun «cocorico» bien sonore.

Le sujet n’est pas neuf, même en Suisse. L’équipe dirigée par la directrice Katharina Epprecht (que j’ai connu dans une autre vie responsable du département Asie au Museum Rietberg de Zurich!) devait ainsi effacer le souvenir de la manifestation proposée par le Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel en 2005-2007. Monté par Christophe Dufour, «Poules» bénéficiait d’une scénographie pour le moins décoiffante. Il y avait en plus là, comme toujours dans l’institution, beaucoup d’idées insolites. Notons que si «Hühner» a dû se produire en temps de Coronavirus, «Poules» tombait au milieu de la pire grippe aviaire. Celle qui était devenue une paranoïa européenne. C’est avec la plus grande méfiance que les visiteurs regardaient les bestioles vivantes picorer à l’air libre dans le jardin du Muséum…

250 variétés

Le problème ne se pose plus à Schaffhouse. Il y a trois grandes cages dans la cour médiévale de ce qui fut jadis un immense monastère. Elles abritent comme il se doit des spécimens pour concours avicoles. Il existerait environ 250 sortes de poules, créées par l’homme à partir d’un animal vivant à l’état naturel dans la jungle asiatique. L’exposition elle-même reviendra sur la question avec quantité de sortes présentées au centre de l’unique et immense salle réservée à «Hühner». Les bêtes seront cependant cette fois empaillées. Comme cela pas de bruit. Pas de saletés. Pas de mouvement de foule. Le public pourra du coup détailler cet animal qui, comme le chien et certains poissons rouges, a pris au fil du temps toutes les apparences. Quel rapport existe-t-il entre la «padouane ébouriffée», la «Brahma» (qui a non pas des poils mais des plumes aux pattes) et certaines variétés à la japonaise avec d’interminables appendices noirs? Les fameuses «plumes de coq», tant appréciées naguère au music-hall et par les «bersagliere» italiens.

Dans l'exposition, au décor comme il se doit jaune d'oeuf. Photo Museum zu Allerheiligen, Schaffhouse 2020.

Mais avant d’en arriver à ces chefs-d’œuvre de la taxidermie, que regarde une visiteuse en trompe-l’œil dans la mesure où il s’agit d’une figure de cire à l’incroyable présence physique (je m’y suis laissé prendre de loin!), il y a un parcours. Le scénographe Johannes Stieger propose une promenade au milieu de vitrines ou d’étagères d’un bois comme il se doit peintes en jaune d’œuf. Chacune d’elle pose sa question. Qui est venu en premier, l’œuf ou la poule? Pourquoi des tissus «pied-de-poule»? De quand date la domestication? Réponse, environ 8000 ans. Combien y en a-t-il dans le monde? Il semble là que le chiffre tourne autour de 23 milliards. Comment «fabrique»-t-on un coq de combat, celui-ci choquant davantage les âmes sensibles que les invisibles poules en batterie? Pour ce qui est de l’origine des oiseaux, la réponse figurait déjà dans le hall. L’équipe de Katharina Epprecht a eu la bonne idée de présenter un vrai squelette de poule à côté de son agrandissement sur quatre ou cinq mètres de haut, avec une ombre portée dramatique sur un mur. Le visiteur comprend immédiatement que les oiseaux sont en fait d’anciens dinosaures. Ces derniers étaient du reste à la fin recouverts de plumes, même si la chose a jusqu’ici peu inspiré les cinéastes…

Partout sauf en Antarctique

La partie éducative joue un grand rôle dans «Hühner», qui multiplie les chiffres sur des panneaux explicatifs. Il y aurait ainsi 15 millions de poules en Suisse. Leurs œufs y sont vendus par boîtes de six entre 1 franc 35 pour les produits d’importation un peu douteux et 6 francs 50 pour les bio de bio. Les poules antiques ont servi à donner des oracles. Modes d’emploi dans une vitrine. D’où de multiples figurations, que ce soit dans le bronze du Louristan iranien ou la terre cuite précolombienne. Il faut en plus expliquer les cousinages avec le faisan, plus classe, le dindon, très cour de ferme, ou le très aristocratique paon. Normal! «On trouve des poules partout, sauf en Antarctique.» Que voulez-vous? Elles n’aiment pas trop le froid. Une chose qui ne les empêche pas de finir congelées après leur mort…

L’exposition se révèle assez réussie, mais elle n’efface pas le souvenir de la version neuchâteloise. Elle garde selon moi quelque chose de trop sérieux. D’un peu timide. D’inabouti, presque. Il eut fallu aller plus loin. Mieux soigner l’ensemble des effets visuels. Dégager des sens et des contre-sens. J’aurais bien aimé découvrir en allemand les équivalents de «degré de poule» de «bouche en cul de poule», de «poule au pot» ou de «poule de luxe». Et pourquoi chaque langue fabrique-t-elle au fait ses expressions? Une dernière interrogation, plus générale. Comment ces dernières tendent-elles aujourd’hui à disparaître sous la pression d’un langage en kit? L’équivalent verbal, finalement, du poulet aux hormones par rapport au poulet de grain. «Fast Food», «Fast Speaking»...

Pratique

«Hühner», Museum zu Allerheiligen, 16, Klosterstrasse, Schaffhouse, jusqu’au 5 avril 2021. Tél. 052 633 07 77, site www.allerheiligen.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 17h. Les musées de Schaffhouse restent ouverts.

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