Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Histoire d'un soulèvement", Laurence Boissier raconte la naissance des Alpes

Dans un livre inclassable, cette ancienne élève de la HAED refait le monde depuis ses origines. Le tout est mêlé à une randonnée pédestre et des souvenirs de famille.

La montagne, c'est une superposition de temps géologiques.

Crédits: 24 Heures

Plus c’est haut, plus c’est beau? Les choses ne restent pas si simples, même avec une évidente bonne volonté. «Le guide nous a donné rendez-vous à l’aube dans un village doté d’un seul bistrot fermé pour travaux.» Première phrase de «Histoire d’un soulèvement». Voilà qui commence mal! Par ignorance ou distraction, la narratrice s’est en plus surestimée. Elle va participer à une randonnée alpestre de niveau 3, en réalité 4 («mais il ne faut pas faire peur aux amateurs»), alors que cette débutante aurait dû se contenter d’une montagne à vaches. Autrice et protagoniste du roman, Laurence Boissier entend cependant se prouver quelque chose en participant à l’aventure. Tandis que les siens restent confortablement chez eux, cette femme de 55 ans ne lâchera pas ses compagnons. Oh, elle aura bien une tentation, à mi-course! Pas de mérite sans tentation. On sait ça depuis le Christ. Elle finira donc les pieds et le dos en miettes, après avoir perdu son carnet de notes à la page 240. La dernière. Laurence ne pourra du coup plus écrire le livre que nous avons pourtant sous les yeux. Joli phénomène de dédoublement. L’ivresse des sommet, sans doute, même si la petite troupe n’est pas montée si avant…

«Histoire d’un soulèvement», qui suit pour l’écrivaine genevoise «Inventaire des lieux» (2015) et «Rentrée des classes» (2017), se présente comme une auto-fiction. Un roman donc, Laurence Boissier n’étant pas du genre à tirer profit de son intimité. Mais il n’y a pas que cela! L’ouvrage se révèle comme un texte multi-couches. Des lasagnes, ou plutôt ici des sédiments géologiques. Sous la conduite de Hugh, un guide pas comme les autres, marcheurs et marcheuses vont en effet découvrir l’histoire du monde. Pas le nôtre, dans la mesure où l’humanité fait figure de petite dernière sur Terre. Hugh va partir du précambrien, autrement dit des origines dont il subsiste quelques traces physiques. Des pierres, par exemple. Puis l’homme déroulera la litanie des grandes époques terrestres, celles où l’on compte en dizaines de millions d’années. Les randonneurs (et randonneuses) marchent sur un empilement géologique, comme les passants déambulant dans le rues de Rome piétinent l’Histoire. Il suffit de regarder après avoir écouté. Bernard, Martin, Thierry ou Magali vont donc se retrouver les poches pleines de cailloux (Hugh les leur distribue) en ayant traversé le temps. La tête farcie d’un monde où même les dinosaures ont l’air jeunes. A ce propos, il n’y en a pas eu tant que ça de gros en Suisse, à part des iguanodons.

Tous temps confondus

Des unicellulaires au bestiaire actuel en péril (mais nous en arrivons à la sixième disparition des espèces!), les jambes se meuvent. Les contacts entre participants se nouent. Le temps narratif passe à une vitesse supersonique. Enormes ou minuscules, les animaux ont à peine le temps de mourir qu’ils se retrouvent déjà fossiles. Laurence s’attache ainsi à la vie et transformation de Drops, qui finit par lui parler. La fatigue engendre des confusions, ou plutôt des collisions. Elle fait parallèlement retomber la quinquagénaire en enfance. Les souvenirs remontent à sa surface, comme les chaînes montagneuses semblent recrachées par la Terre à chaque grand mouvement des plaques techtoniques. D’ailleurs sachez-le! Leur prochaine glissade bouchera un jour la Méditerranée afin de créer une chaîne alpine. Elle remplacera la nôtre, qui s’érode irrémédiablement. Le temps se bouscule sans surprise dans la tête de Laurence. Comment être à la fois présente sac au dos, dans la quiétude d’une famille cocon et en compagnie de Drops, qui prend forme, une forme encore caoutchouteuse, il y a des centaines de millions d’années au Carbonifère?

Laurence Boissier. Photo Corinne Stoll, 24 Heures.

«Histoire d’un soulèvement», celui des Alpes donc, est la réussite légère et grave d’une dame ayant passé par la HEAD après avoir été architecte d’intérieur ou déléguée au CICR. Une personne ayant donc déjà vécu plusieurs vies. L’ouvrage apparaît typique d’une maison d’édition qui publie Fabienne Radi, Roman Signer ou Alexandre Friederich, dont je vous ai déjà parlé. Il y a ici un ton, comme pour les Editions de Minuit. Mais je vous rassure tout de suite. Ici, on s’ennuie beaucoup moins.

Pratique

«Histoire d’un soulèvement» de Laurence Boissier, aux Editions Art&Fiction, 240 pages.

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