Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Extraordinaire!", le Mudac lausannois fait ses adieux provisoires

Dernière exposition place de la Cathédrale! Le musée s'installera à Plateforme10 en 2022. Petit bilan de vingt ans et coup de projecteur sur la présentation actuelle.

La chambre à coucher de ce théâtre en carton.

Crédits: Laurent Gilliéron, Keystone

Alpha et oméga. Je m’en souviens comme si c’était hier. Nous étions réunis en juin 2000, le dos face à la cathédrale de Lausanne, devant l’ancienne maison Gaudard restaurée. Le Musée des arts décoratifs, localisé jusque là dans une sorte de cave avenue de Villamont, s’installait ici. Il changeait du coup de nom et de directrice. Rosemarie Lippuner avait passé la main à Chantal Prod’Hom. C’était désormais le Mudac, «ac» sonnant un peu comme «art contemporain». Le nouveau sigle signifiait en fait «musée de design et d’art appliqués contemporains», même s’il allait abriter dans ses soutes la collection archéologique de Jacques-Edouard Berger, prématurément décédé. La chose explique sans doute qu’après les traditionnels discours écoutés au soleil, son père René Berger ait alors pris une parole qu’on ne lui avait pas vraiment donnée. Mais après tout, cela créait aussi un lien. René Berger avait été longtemps directeur du Musée cantonal des beaux-arts…

Mardi 25 février2020, à l’intérieur de la maison Gaudard cette fois, c’était le vernissage de l’exposition d’adieu. Le Mudac va bientôt quitter le navire pour faire d’autres croisières. En 2022, il se retrouvera à Plateforme10, à côté de la gare de Lausanne. Le bâtiment vient du reste de surgir du sol, à côté du tout récent MCB-a (ou Musée cantonal des beaux-arts»). Les passants, ou mieux encore les passagers du train, n’ont longtemps rien vu. Il s’agissait d’abord de creuser le nouvel Elysée, prévu en sous-sol. Depuis janvier, le Mudac nouveau (on parle bien de Beaujolais nouveau, après tout!) champignonne. Il monte maintenant à quelques mètres du sol. Ce sont les finitions, puis l’aménagement, qui prendront du temps. Dans son discours qui n’a rien d'un adieu, Chantal Prod’Hom s’est cependant voulu rassurante. «Il y aura d’ici là vingt événements organisés par notre musée. Il seront numérotés de 20 à 1. Un compte à rebours. Le dernier sera l’inauguration de nos nouveaux locaux.» Des locaux qui couvriront alors 2000 carrés, avec des espaces moins contraignants qu’une demeure historique.

Des gonflables, pour commencer

C’est néanmoins l’heure des bilans. «En deux décennies, le Mudac a organisé 122 expositions, toutes tailles confondues, ce qui fait une moyenne de 5,8 par an.» Tout a commencé par celle, mémorable, sur les objets  gonflables, «que nous avions voulue légère et joviale.» Il y a eu depuis d’autres réussites. Chacun dressera sa propre liste. Je retiendrai pour ma part avant tout celles organisées autour de la mode (le camouflage, les extensions corporelles…) par Magali Moulinier et l'«Eloge de l’heure» conçu par Fabienne Sturm. Il y a aussi des choses que j’ai moins, voire pas du tout aimées. Je ne m’étendrai pas ici. Le reproche commun que je leur adresserais est d’avoir proposé une sorte d’art contemporain bis, le design flirtant désormais avec les beaux-arts. Non sans une certaine immodestie. On verra ce qu’il en ira plus tard. Vu la future localisation collective, il faudra bien à mon avis que chaque musée trouve un terrain propre, quitte à collaborer avec les autres.

La Maison Gaudard, créée au XVIIe siècle en regroupant plusieurs habitations médiévales différentes. Photo Office du tourisme, Lausanne 2020.

S’il y avait vernissage le 25 février, c’est bien parce que le Mudac termine sa course en vieille ville sur une nouvelle présentation. Elle s’intitule «Extraordinaire!», le point d’exclamation jouant visiblement son rôle. De quoi s’agit-il? D’une exposition collective, et ce à tous les sens du terme. L’équipe du Mudac, à savoir Amélie Bannwart, Marco Constantini, Claire Favre Maxwell, Carole Guinard et Susanne Hilpert Stuber, a procédé à la sélection avec Chantal Prod’Hom. De nombreux créateurs se sont vus retenus. Normal! Ce choix subjectif, bien que pondéré par le nombre des conservateurs, a concerné tous les objets ayant marqué le "team" au fil de années. Les «petits trésors cachés» des collections. Et les objets remarquables.

Tout en carton!

Il fallait une mise en scène afin d’unir ces pièces tout de même disparates. La forme adoptée est celle d’un appartement, «puisque nous nous trouvons tout de même dans une ancienne demeure privée.» Il y a donc aujourd’hui, sur deux étages, tout ce qu’il faut à une vie familiale bourgeoise. Un salon et une salle à manger, bien sûr (même si tout le monde ne dispose plus aujourd’hui de deux pièces séparées). Mais aussi une cuisine, une salle de bains, une cave et une chambre à coucher. Petit luxe. Le musée a aussi imaginé un lieu rien que pour la musique. De quoi faire rêver certains…

L'affiche de l'exposition. Photo Mudac.

L’ensemble s’est vu confié à un décorateur. Sébastien Guenot. Ce dernier a invoqué «l’esprit de la maison». Il l’a en quelque sorte théâtralisé. «J’en ai fait un espace de rêve en utilisant du carton ondulé et de la peinture blanche.» Chaque mur, le plafond, les meubles et même des objets (dont le faux savon et le faux rasoir posés sur la baignoire) ont été réalisés dans cette matière, recyclée comme il se doit. L’idée d’enfance est renforcée par le fait que des étudiants et des écoliers de Morges ont mis la main à la pâte de papier. Cela fait beaucoup de monde, souvent bénévole, qu’il a fallu remercier dans les discours d’inauguration.

Un décor très visible

Et qu’est-ce que cela donne, comme résultat? Un séduisant ensemble, tenant de la maison de poupée géante. Tantôt discret, tantôt très apparent, le carton a tout envahi. Le visiteur a l’impression, à force d’illusions, de se promener sur une scène ou dans les coulisses d’un tournage de cinéma. Il découvre l’ingéniosité des créateurs, petits et grands. Seulement voilà! Ce décor se révèle aussi omniprésent. Léger et lourd en même temps. Le public ne voit que lui. Du coup, les objets déployés passent le plus souvent inaperçus. Ils se voient moins mis en valeur qu’ils ne servent de faire-valoir. Seuls les plus spectaculaires (et il y en a, Dieu merci!) tirent leur épingle de ce qui constitue en fait un jeu.

Chantal Prod'Hom. Photo "24 Heures".

Je me contenterai ici d’en citer quelques pièces retenues. La cave contient ainsi des pneus et des sacs poubelle de Maud Schneider en céramique. «J’ai peur que des visiteurs ne jettent des objets dedans», murmure Chantal Prod’Hom, ce qui rendrait portant hommage à leur réalisme. Les trente battes de baseball de Vincent Kohler, toujours dans le pseudo sous-sol, constituent un beau travail du bois. Le paravent en forme de râpe à fromage (qui se trouve bien sûr dans la cuisine) est devenu un classique de Mona Hatoum. Un lapin empaillé à l’envers par Christian Gonzenbach, sans doute l’artiste le plus abondamment représenté, se retrouve installé dans le four de la cuisine. La chambre à coucher s’éclaire avec un lustre formé de grosses ampoules  où tournoient des insectes artificiels. Une idée lumineuse de Katharina Mischer et Thomas Traxler. En ainsi de suite...

Brochure difficilement lisible

Pour découvrir l’origine de ces choses, le visiteur dispose d’une brochure. Très pensée, comme il se doit, avec ses photos tirées argent (et donc scintillantes) sur papier crème. C’est donc graphique. Difficile à consulter. Le curieux que je suis éprouve une peine folle à s’y retrouver. Mais il ne s'indigne pas. Que voulez-vous? Le design n’apparaît pas toujours ce qu’il y a de plus pratique au monde. C’est comme ça.

Pratique

«Extraordinaire!», Mudac, 6, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu’au 1erjuin. Tél. 021 315 25 30, site www.mudac.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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