Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Elles font l'abstraction", Beaubourg montre des femmes deux fois dissidentes

C'est une exposition ouvrant aujourd'hui et surtout un énorme livre. Leurs auteur(e)s y racontent celles qui ont osé é la fois faire de l'art un métier et choisir la non-figuration.

Parmi les créatrices les moins connues, voici la Britannique Helen Saunders.

Crédits: Succession Helen Saunders, Centre Pompidou, Paris 2021.

C’est l’année des femmes. Plus encore que 2020. «Elles» se retrouvent partout en groupes, ou alors en solos. Beaucoup de ces expositions tiennent de la séance de rattrapage. Les musées se sentent subitement coupables d’avoir fait aussi peu pour les peintresses ou les sculptrices. Il y a aussi là un peu d’opportunisme. Voire beaucoup. Tant d’institutions ne peuvent pas s’être sincèrement converties d’un coup à la vérité vraie, comme jadis saint Paul sur le chemin de Damas.

Le Centre Pompidou, lui, se situe dans sa logique interne en proposant aujourd’hui «Elles font l’abstraction». Une exposition qui est aussi, et même surtout, un livre. En 1995, Beaubourg avait déjà proposé «Féminin-masculin: le sexe de l’art». Sa programmation s’inscrivait entre la seconde vague féministe et la déferlante qui allait suivre. A partir de 2009, et pour deux ans, ce fut ensuite un réaccrochage des collections permanentes sous le titre de «[email protected]». Il s’agissait là de créer un effet de masse. La plupart des créatrices ainsi mises en valeur n’étaient pas des inconnues. Mais elles restaient jusque là bien isolées dans un environnement masculin.

Un sujet élargi au maximum

Avec «Elles font l’abstraction», que proposent Christine Macel (commissaire de la Biennale de Venise en 2017) et Karolina Ziebinska-Lewandowska pour la photographie, nous revenons au temporaire. Il convient d’analyser ce que l’art non-figuratif doit aux femmes depuis les débuts du XXe siècle. Une centaine d’entre elles se voient conviées à la fête. C’est à la fois peu et beaucoup. Une figure comme celle de l’Argovienne Emma Kunz, aujourd’hui honorée en grande pompes au Kunsthaus d’Aarau, se retrouve ainsi dans le corps du texte et en photo comparative dans le livre, mais pas sur les murs. Les deux commissaires ont en effet voulu élargir autant que possible le sujet en incluant des disciplines limites, comme la photo et le cinéma expérimental. Elles ont surtout désiré couvrir le monde (presque) entier en incluant des Libanaises (Etel Adnan), des Japonaises (Atsuko Tanaka), des Indiennes (Arpita Singh) ou des Argentines (Alicia Penalba).

Christine Macel. Photo Biennale de Venise.

La grande question, comme toujours, reste la suivante. «L’art a-t-il un sexe?» Réponse simple. Comme les anges, non. Il n’en demeure pas moins que les artistes, eux, en possèdent un. En général masculin. Il est même permis de penser qu’une forme éjaculatoire comme l’abstraction gestuelle américaine des années 1940 et 1950 est d’essence machiste. De grands gestes (1). Une puissante affirmation de soi par des œuvres à la taille de plus en plus démesurée. Une communauté formée de piliers de bar. Difficile pour une femme de trouver sa place dans un tel contexte, même si nombreuses sont celles qui s’y sont risquées, de Lee Krasner à Helen Frankenthaler en passant par Marcia Hafif. Une simple image, devenue célèbre, le confirme. Quand Nina Leen (une femme, donc) photographie pour le magazine «Life» les «Irascibles» new-yorkais en 1950, Hedda Sterne surmonte quatorze hommes encore plus en colère que d’habitude. Ils avaient peur que cette présence incongrue sape leur ambition de sérieux.

L'exception soviétique

C’est sans doute là l’un des nœuds du problème, comme l’expliquent dans leurs textes Christine Macel, Karolina Ziebinska-Lewandowska ou la vétérante féministe Griselda Pollock. Qu’une femme peigne, passe encore! L’aquarelle faisait partie de l’éducation de toute jeune fille distinguée, comme le piano. Qu’elle en fasse un métier choque déjà davantage. Mais rien n’interdit aux femmes de réaliser des bouquets de fleurs ou des portraits d’enfants. Depuis la Renaissance, et surtout à partir du XIXe siècle, les sujets nobles lui demeurent cependant interdits. Nous restons pourtant là dans la figuration. Or, ce que les auteures (et quelques auteurs) soulignent peu dans l’énorme livre actuel, c’est la double transgression. L’abstraction en a longtemps constitué une. Etre à la fois femme et abstraite tient donc du défi social… à moins de vivre un couple avec un artiste. Seuls les débuts de la Révolution russe ont sans doute échappé à ce schéma. Mais pour très peu de temps.

Verena Loewensberg, une Zurichoise à l'honneur. Photo Succession Verena Loewensberg, Centre Pompidou, Paris 2021.

L’ouvrage inclut donc fatalement ce que l’on appelait jadis des «moitiés», autrement dit des épouses. Impossible de faire ici sans Sophie Taeuber-Arp, aujourd’hui honorée à Bâle, ou Sonia Delaunay-Terk. Il y a aussi Elaine de Kooning, la conjointe de Willem, et Barbara Hepworth, qui fut un temps la compagne de Ben Nicholson. La question devient ici l’indépendance et l’originalité. Jusqu’à quel point ces femmes se sont-elles effacées devant leur conjoint? Ont-elles, ou non, vécu sous influence? Il est en tout cas clair que de leur vivant (la plupart des plasticiennes aujourd’hui conviées à Beaubourg sont mortes) ces créatrices ont pour la plupart vécu dans une relative ombre. Et cela même si se sont elles qui ont financièrement fait tourner la boutique. Les sacs perlés abstrait de Sophie. Les tissus «simultanés» de Sonia.

Une position difficile

Le livre survole ces questions individuelles, même si chacune d’«elles» bénéficie de sa petite biographie, illustrée d’une grosse photo sur la page de droite. Il n’y a certes que des cas d’espèce, mais les commissaires tendent plutôt à tracer de grandes lignes dans les principales branches de l’abstraction. Contrairement à ce qui s’est passé pour des courants aussi «masculinistes» que le fauvisme ou le cubisme, il y a certes eu des femmes abstraites. Mais en petit nombre. Une simple présence. Mais quelle était vraiment leur position dans «Cercle et carré», l’Ecole de New-York, l’art concret zurichois ou, in fine, «Au-delà des limites, l’art noir en Amérique 1960-1980»? Ce dernier chapitre reste pour le moins d’actualité, «même si l’abstraction et la figuration ne sont plus au centre des débats.»

La couverture du livre avec l'Américaine Linda Benglis en 1969. Photo Centre Pompidou, Paris 2021.

Il fallait donner une forme à cette somme de questionnements et de biographies-express. Pour tout dire, le lecteur s’y retrouve assez mal. Chaque artiste s’est vue rangée non par ordre alphabétique, mais par sous-genre abstrait. Historique ou thématique. D’où l’obligation de constamment feuilleter l’ouvrage pour trouver. L’agrément des principaux textes se révèle par ailleurs variable. Il en est de fort bien faits, simples et percutants. D’autres rabâchent le discours à la fois geignard et revendicateur d’un certain féminisme actuel avec les adjectifs «invisibilisée», «minorée» ou «genrée». Le politique et le social l’emportent ici de loin sur l’esthétique. Le talent individuel perd toute importance. Le texte d’Abigail Solomon-Godeau «Mais où était la sororité?» finit ainsi dans une impasse. «Plus l’ambition était grande, plus l’adhésion au mythe de la création et de l’accomplissement non-genrés était forte.» Eut-il du coup fallu que les femmes trouvent leur voie dans leur refus d’une hiérarchie artistique mettant tout en bas le décoratif?

(1) L’exposition sur l’abstraction suisse, en cours au Kunstmuseum de Bâle (jusqu’au 24 octobre), s’intitule du reste «Grands gestes».

Pratique

«Elles font l’abstraction», ouvrage collectif, aux Editions du Centre Pompidou, 310 pages grand format. Le livre est très lourd comme catalogue d’une exposition devant finalement ouvrir ses portes le 19 mai. Lire à ce propos l’article situé une case immédiatement plus bas dans le déroulé de cette chronique. L'exposition à Beaubourg dure jusqu'au 23 août. Entrée derrière, par la rue du Renard. Réservation obligatoire sur le site www.centrepompidou.fr J'ai regardé. Il me semble rester beaucoup de cases horaires disponibles. Ouvert de 11h à 20h, sauf le mardi.

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