Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Divine Jacqueline", Dominique Bona évoque "la femme la mieux habillée du monde"

Aujourd'hui nonagénaire, Jacqueline de Ribes a incarné le chic parisien. Les plus belles robes. Les plus grands bals. Un monde qui s'est aujourd'hui évanoui.

Jacqueline de Ribes apprêtée pour un bal costumé. Vers 1960.

Crédits: Collection Jacqueline de Ribes.

Tiens! Un livre sur Jacqueline de Ribes. Et pas des plus minces, surtout si l’on pense au côté longiligne de la dame. L’ouvrage compte 524 pages bien tassées. Il aura fallu une «immortelle», Dominique Bona, plus l’intellectuelle NRF pour raconter cette distinguée nonagénaire. «Vogue» ou «Harper’s Bazaar» faisaient naguère plus concis. Il faut dire qu’on a beaucoup reparlé de la «Divine Jacqueline» en 2020. A 90 ans, l’ex-maîtresse de maison la plus recherchée de Paris mettait en vente le contenu de l’hôtel particulier familial. Sotheby’s avait bien fait les choses pour ce qui tenait du baisser de rideau. Le catalogue de cette vacation, qui a du reste très bien «marché» sur le plan commercial, tient déjà du «collector».

Jacqueline de Beaumont est née avec beaucoup d’atouts en 1929. Un arbre généalogique aux nobles branches. Une mère brillante. Une fortune suffisamment énorme pour qu’on n’en parle jamais en famille. Des maisons un peu partout. La femme se plaindra cependant plus tard que ses parents ne l’aient jamais aimée. Pire! Ils ne se seraient jamais intéressés à elle. Elle a grandi comme ça, seule dans une famille libérale pour des aristocrates français. Des gens en général culs cousus et culs bénits. Elle se rendra compte de la chose en épousant Edouard de Ribes, dont les parents sont joyeux comme des cercueils. Les Ribes n’appartiennent pas vraiment au «gratin», pour parler comme chez Proust. Anoblissement assez récent. Moins d’argent. Dominique Bona ne le dit pas dans la mesure où le livre est fait avec, et non contre Jacqueline de Ribes. Mais Edouard va plus tard gérer la fortune de sa femme, qui lui vient de sa mère, héritière du groupe Rivaud. Un «matrimoine» aurait dit Robert de Montesquiou (1) qui vivait de l’argent maternel.

Un monde de fantaisie

Mariée à 20 ans, Jacqueline apporte chez les Ribes sa classe, bien sûr. Mais aussi sa fantaisie. Le sphinx souvent photographié par Richard Avedon cache une femme aimant recevoir, danser, skier, se déguiser et pleinement vivre au rythme de la «cafe society» des années 1950 et 1960. Qu’est-ce donc que cette «cafe society»? L’ancêtre de la «jet-set». Un conglomérat hétéroclite de riches oisifs, allant de dîners en bals masqués et de la montagne à la mer. Manque encore à la panoplie l’avion. C’est le crépuscule des paquebots de luxe. New York, où Jacqueline de Ribes épate les Américains par son train de vie par son allure et son style, n’est pas devenu l’endroit où l’on se rend pour une soirée. C’est encore le bout du monde.

L'exposition de New York en 2015. Photo AFP.

La jeune femme a toujours été fascinée par la couture. Elle a toujours retouché de ses mains les robes des plus grands couturiers afin de leur conférer un je ne sais quoi de personnel. Pas étonnant, dans ces conditions, si cette milliardaire à l’européenne a bientôt fait partie de la liste des «dix femmes les mieux habillées du monde» avec ces icônes de la mode que sont alors la duchesse de Windsor, Marella Agnelli (née princesse Caracciolo), «Babe» Paley, Patricia Lopez-Willshaw, Audrey Hepburn ou Mona Bismarck. Un univers en général aristocratique, et donc très haute couture. Un monde de loisirs, où les innombrables essayages font passer le temps (2). La révolution des «sixties» na pas eu lieu. Les épouses restent oisives, et si possible décoratives. Elles servent de signes extérieurs de richesse à leurs maris.

Sa propre maison de couture

Jacqueline de Ribes répond et contredit à la fois cette vision traditionnelle. D’abord, même si Dominique Bona le rappelle peu, c’est elle la fortunée. Ensuite, elle a bien l’intention de réaliser quelque chose seule. Bien sûr, son apparence de duchesse de Guermantes moderne forme le fruit de ses constants efforts. Mais il lui faut sa propre entreprise. Dès 1983, elle dirige ainsi sa propre maison de couture, bien représentée par les magasins américains les plus huppés. Elle y consacre son temps, tout en y perdant de l’argent. Remarquée, distinguée, ovationnée, l’entreprise JR n’arrivera jamais à être rentable. La chose n’a rien de bien grave chez une couple où monsieur et madame disposent chacun leur chauffeur privé. Mais Jacqueline va se faire un point d’honneur à se renflouer elle-même. Et ce sera le début de la fin.

Jacqueline et deux comparses au "bal du siècle" qui s'est tenu au Palazzo Labbia de Venise en 1951. Photo DR.

Et pourquoi cela? Parce que la couturière va se mettre du coup à fréquenter des financiers douteux, pour autant que le doute demeure encore possible. Elle deviendra ainsi sans le réaliser le cheval de Troie par lequel le groupe Rivaud entier finira par s’effondrer. Edouard de Ribes va d’autant plus facilement perdre le contrôle de la machine que la banque de ce holding a financé des politiciens de droite. Un crime sous Mitterrand. D’où des mises en accusation et des campagnes de presse. Au printemps 1997, alors que la maison JR est morte depuis longtemps, «Libération» peut évoquer un «empire colonial, aristocratique et opaque». Trois mots qui tuent. Ils poussent sans doute l’ancienne beauté à somatiser. Les années 2000 seront pour Jacqueline de Ribes celles d’interminables maladies qui finiront par ajouter l’hôpital à ses multiples résidences secondaires. Celle que l’écrivain Truman Capote avait qualifiée de cygne n’en finit pas de perdre des plumes.

Honorée par le "Met"

Tout a une fin, même si elle n’était pas prévue. La femme va guérir. Elle réapparaîtra ça et là, plus proche désormais de Goya que d’Avedon. Avant la vente qui l’a allégée en 2020, il y a ainsi eu le Metropolitan Museum en 2015. Une exposition entière dédiée par son Costume Institute à l’élégante et à la créatrice. Deux cent mille visiteurs, en dépit de l’hiver. Et du coup un peu de chaleur pour l’intéressée, qui avait tout voulu choisir elle-même dans cette présentation. Que voulez-vous? Jacqueline de Ribes est une perfectionniste, avec ce que la chose peut impliquer d’exaspérant. Mais après tout pourquoi le lui reprocher? Comme Dominique Bona le dit bien, elle forme son propre chef-d’œuvre.

Jacqueline et Diana Vreeland, la reine de "Harper's Bazaar", puis de "Vogue", dans les années 1980. Photo Corbis.

Bien que long, le livre se lit facilement. Il manque cependant un peu d’humour. Ou plutôt de panache. L’écrivaine ne prend jamais ses distances. Elle travaille comme sous dictée. En ressort un texte rappelant davantage «Point de vue» (ou pire encore «Paris-Match) que l’Académie française. Dominique s’est laissée éblouir par tous ces noms sortis d’un vieil almanach de Gotha et par les mirages mondains d’un univers lentement disparu depuis les années 1980. Il lui aurait fallu, à elle aussi, un peu de fantaisie. C’est Jean-Paul Gaultier qui a trouvé la formule de «Divine Jacqueline» pour en faire la figure centrale d’une collection en 1999. «La femme la mieux habillée du monde» s’y voyait comme décapée par cet iconoclaste admiratif. Autrement dit réduite à l’essentiel.

(1) Là, je vous sens perdus. Robert de Montesquiou a été l’esthète et le poète des années 1900.
(2) On ne voit pas très bien qui figurerait sur la liste des "dix femmes les mieux habillées du monde" en 2021.

Pratique

«Divine Jacqueline» de Dominique Bona, aux Editions Gallimard-NRF, 524 pages.

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