Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Des graffs dans la nuit", Jean-Jacques Salgon marie le présent et la préhistoire

L'écrivain passe de ses visites exceptionnelles des grottes Chauvet ou Baume Latrone à Gustave Courbet et à Judit Reigl. L'alpha rejoint ici l'oméga.

Sur les parois de la Grotte Chauvet.

Crédits: DR.

La préhistoire serait-elle à la mode? L’alpha rejoindrait-il ce que nous commençons à considérer comme un oméga? Ces questions peuvent se poser après la remarquable exposition du Centre Pompidou durant l’été 2019 (1), celle qui se déroulant en ce moment au Museum Rietberg de Zurich et différents livres récemment parus. La pile de ces derniers s’augmente d’un opuscule sorti en avril 2021 chez Arléa. Il est l’œuvre de Jean-Jacques Salgon, qui publie souvent dans cette honorable maison. Tout tourne autour de grottes, interstices rocheux propres aux replis de la mémoire. La nuit des temps…

Le récit part de visites exceptionnelles obtenues par Salgon aux grottes Chauvet et de Baume Latrone. Des endroits où l’on n’entre pas comme ça. Il s’agit de protéger ces rescapées à la fois des vandales et des admirateurs. Les deux choses vont souvent ensemble. La tendance est aujourd’hui, comme à Lascaux, de canaliser les touristes dans des fac-similé géants. Extrêmement bien faits, du reste. Mais il y manque pour l’amateur d’art le petit frémissement. Le parfum d’authenticité. Il tient sans doute autant au fétichisme de l’original qu’au fait de bénéficier d’un privilège. Salgon a longtemps dû patienter pour accéder à ce qui tient du sacré. Le temps à attendre donne vite l’impression d’une épreuve initiatique.

La fin de l'ère pré-industrielle

Après des visites minutées, l’écrivain (aujourd’hui âgé de 73 ans) ne se contente pas de décrire ses impressions face aux fresques pariétales. Il déduit. Il rapproche. Chauvet le fait ainsi penser, ce qui peut sembler de prime abord absurde, à Gustave Courbet et à son «Enterrement à Ornans». La grotte marque selon lui la fin du lien étroit entre un homme longtemps resté herbivore et les animaux. La grande toile conservée au Musée d’Orsay offre, elle, le deuil récent du monde pré-industriel. Baume Latrone évoque des souvenirs plus personnels. Jean-Jacques Salgon a longtemps été lié à Judit Reigl, disparue en 2020 à 97 ans. La peintre d’origine hongroise a conçu, vers la fin, des formes fantomatiques pouvant rejoindre des images vieilles de plusieurs dizaines de milliers d’années.

Tout cela donne un texte court et bien conçu, auquel le lecteur se voit bien entendu prié d’adhérer. Il faut pour cela des acquis de base. Cette forme de livre, un siècle et demi à peine après Courbet, reflète un monde réfléchi et cultivé qui me semble lui aussi arrivé un peu au bout. Mais qui sait?

(1) L’exposition s’intitulait «Préhistoire, une histoire moderne».

Pratique

«Dans les graffs de la nuit» de Jean-Jacques Salgon, aux Editions Arléa, 83 pages.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."