Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec Daniel Cordier meurt aussi le collectionneur, galeriste et mécène de Beaubourg

La presse a célébré le décès à 100 ans de l'un des deux derniers Compagnons de la Libération. Mais l'homme aux multiples vies était bien davantage que cela.

Daniel Cordier âgé.

Crédits: AFP

C’est un décès qui fait du bruit. Il se retrouve même instrumentalisé par le pouvoir. Emmanuel Macron a annoncé vendredi un «hommage national» pour Daniel Cordier, décédé le 20 novembre à Cannes. Il faut dire qu’à 100 ans révolus Cordier restait l’un des deux derniers Compagnons de la Libération encore parmi nous. Le Bordelais avait en effet vécu cette aventure très jeune. Il allait sur ses 20 ans quand il s’est engagé aux côté de Charles de Gaulle. A 22, il servait de secrétaire à Jean Moulin, la tête pensante de la France clandestine. Il n'atteignait même pas les 26 quand il a quitté sans regrets le monde politique début 1946. Cet ancien adolescent penchant pour l’extrême-droite se sentait alors proche des communistes. Mais après tout, certains ont bien fait le chemin dans l’autre sens!

La galerie de Daniel Cordier rue de Miromesnil. Vers 1960. Photo tirée du site des Abattoirs de Toulouse.

Si la presse française a servi au public d’excellentes nécrologies, sans nul doute écrites à l’avance, elle a pratiquement passé sous silence la suite. Sauf bien sûr les livres sur Jean Moulin, dont Daniel Cordier a écrit une monumentale biographie en six tomes. Les journaux ont aussi eu quelques mots sur les livres ultérieurs, dont «Les feux de Saint-Elme», paru en 2014. Il faut dire que le «coming out» pour le moins tardif de l’homme avait surpris. La France se veut de nos jours encore des héros hétéros. «Les feux», c’était aussi le récit du début d’une vie commencée sous le nom de Daniel Bouyjou-Gauthier. Né dans une famille de négociants girondins, l’enfant avait adopté, «pour des raisons de commodité» disait-il, le patronyme de son beau-père. Sa mère avait divorcé, ce qui se faisait fort peu dans ce milieu conservateur. Le jeune Daniel avait donc été élevé comme de juste en internat par les dominicains… D’où les premières tentations.

Révélation au Prado en 1944

Si les journaux ont évoqué le «grand résistant» avec toutes les trompettes de la renommée voulues, il aura fallu «Connaissance des Arts» pour rappeler le collectionneur et galeriste. Le mensuel a ainsi republié sur son site l’entretien réalisé à ce propos par Jérôme Coignard en 2009. Daniel Cordier pétait encore le feu. Il pouvait raconter que Jean Moulin lui avait mis le pied à l’étrier en ce domaine, en lui insufflant des curiosités. A Madrid en 1944, le Français n’avait pas été au bordel comme ses camarades. Il avait passé deux jours entiers au Prado rouvert (les tableaux étaient revenus de Genève). Un début classique annonçant une suite nettement moins dans l'ordre des choses. L’amateur va développer des passions parallèles pour la création contemporaine et les arts extra-européens. Notez l’expression. Nul ne parlait alors d’«arts premiers».

La donation Cordier exposée à Beaubourg. Le donateur avec Jack Lang. Photo tirée du site des Abatttoirs de Toulouse.

Cordier va donc devenir collectionneur. Ou du moins se mettre à la peinture (il a d’ailleurs réalisé lui-même quelques toiles, rapidement détruites), puisqu’il amassait enfant les pierres trouvées, puis les échantillons que lui donnait son marbrier industriel de beau-père. Son premier achat important est un Jean Dewasne, artiste aujourd’hui pleinement réhabilité. Il suffit de penser à sa représentation à Pompidou Metz. Le débutant achète alors avant tout le monde quinze toiles à Nicolas de Staël. Des Dubuffet, qui «explose» à ce moment. Il court les galeries, dont celle de Denise René et de Jeanne Bucher, qui meurt dès 1946. Mais le petit-neveu de cette dernière Jean-François Jaeger va reprendre sa galerie à 23 ans (1). Le monde semble à ce moment rajeunir. Cordier finit par ouvrir sa propre galerie en 1956, rue de Duras, puis il s'installe rue de Miromesnil. Une nouvelle aventure.

Succursales à New York et Francfort

Celle-ci aussi restera courte. Mais brillante, même si "Le Figaro" de l'époque traite notre homme de "farfelu". Cordier aura même un temps des succursales à New York (1960) et à Francfort (1959). Il faut dire que sa programmation ne ressemblera à celle de personne. Elle comprendra certes son ami Jean Dubuffet, mais surtout des artistes qu’il restera seul à défendre. Il convient de citer le Yougoslave Dado, aux dessins à la fois surchargés et tourmentés. Bernard Réquichot, qui se suicidera à 32 ans quelques jours avant un vernissage. L’angoisse. Le Suédois Öyvind Fahlström. L’Allemand Bernard Schultze. Le Russe Eugène Gabritchevsky. Tous sont aujourd’hui décédés. Dans un autre genre, Cordier accueillera aussi en France Robert Rauschenberg. L’ami américain. Le danger venu d’ailleurs aussi. Le galeriste fermera boutique en 1964, pensant que la créativité avait passé de l’autre côté de l’Atlantique (2). 

Daniel Cordier avec Jean-François Jaeger et l'historienne de l'art Lydia Harambourg. Photo tirée du site de la galerie Jeanne Bucher.

L’homme n’arrêtera pas d’acheter pour autant. Que dis-je? D’entasser. Il y avait chez lui des centaines de tableaux plus d’innombrables objets africains, et surtout océaniens. Le quinquagénaire a fini par faire le ménage. Une donation de 500 pièces en 1973 au Musée d’art moderne du Centre Pompidou, dont il a longtemps été dans la commission d’achats. Un autre cadeau «ethnographique» (allez, j’ose le mot!) en 2009. L’octogénaire voulait alors se loger plus petitement. Ces largesses ont fait un bien fou à Beaubourg, qui reste selon moi un musée très conformiste. Tout y tourne autour des grands noms, de Matisse à Warhol. Cordier amenait un sang frais. Sa direction s’est de plus toujours sentie obligée de montrer au moins quelques Réquichot, Fahlström ou Dado. Leurs autres pièces, elle a au moins eu l’intelligence de les envoyer aux Abattoirs de Toulouse. Les Régions se révèlent souvent moins provinciales que la capitale…

Bombe à retardement

Très bien fait, l’article de «Connaissance des Arts», que je ne suis pas en train de piller (les idées avancées un peu plus haut sont de moi), souligne aussi l’humour de Cordier. Il parlait à propos de ses collections de «caprices». Pour ce qui est de Beaubourg, ses dons lui semblaient une «bombe à retardement». Lui aussi trouvait que l’institution nationale se montrait «trop respectueuse des catégories historiques et esthétiques». Il y apportait «les désordres du plaisir». Tout cela permettait à Jérôme Coignard de qualifier Cordier de «mécène malicieux». Il en faut, et c’est moi qui reprend ici la parole. Autrement, tout le monde finirait par donner aux musées la même chose, en plus ou moins bien. Pensez, pour prendre un seul exemple parisien, aux Bonnard, aux Vuillard et aux Maurice Denis qu’entasse de manière démesurée (et donc déraisonnable) Orsay!

Daniel Cordier aux Abattoirs de Toulouse avec Alain Mousseigne. Photo tirée du site des Abattoirs de Toulouse..

(1) Le galeriste vient quotidiennement dans l’une de ses galeries rue de Seine à 97 ans, même s’il a officiellement passé la main à la génération suivante. Quand je l’ai rencontré Jaeger en 1997, il tenait une forme éblouissante.
(2) Cordier a aussi été le marchand d’Henri Michaux, de Hans Bellmer, de Fred Deux ou de Louise Nevelson. Il a aussi eu l'occasion d'accueillir pour la dernière fois les surréalistes en tir groupé.

P.S. J'ai lu depuis la rédaction de son article l'hommage de Harry Bellet sur Cordier galeriste et collectionneur dans "Le Monde". Très bien, du reste!

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