Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Cochons", Erik Orsenna nous donne son sixième "petit précis de mondialisation"

L'Académicien promène le lecteur dans l'histoire et le temps avec beaucoup de chemins de traverse. Le livre entend réhabiliter un ami exploité et diffamé.

Pauvre cochon, entassé dans un élevage...

Crédits: AFP.

«Copain comme cochon». «Dans le cochon tout est bon». «Si les cochons avaient des ailes, cela ferait de beaux serins.» Voilà pour le positif. «Cochon qui s’en dédit.» «Un caractère de cochon». «Sale cochon». Nous rencontrons ici le négatif. Le bilan se révèle cependant favorable. Quelle qu’en soit la teneur, une infinité d’expressions venues du monde entier célèbrent (ou pourfendent) l’animal ayant le plus perdu en fréquentant les êtres humains de trop près. Quand on parlait d’une vie de cochon, elle se révélait au moins jadis «courte mais bonne». Cela semble bien fini, à l’heure des fermes-immeubles de neuf étages en Chine abritant des milliers (parfois même des dizaines de milliers) d’animaux, dont les quelques mois d’existence terrestre se seront déroulés dans une promiscuité abominable.

Erik Orsenna. Photo Babelio.

A part dans les pays musulmans, où les quelques bêtes appartenant aux chrétiens se voient systématiquement abattues à la moindre alerte sanitaire, les porcs sont donc répandus sur la Terre entière. Voilà qui en faisait un sujet idéal pour Erik Orsenna. On sait que, bardé de fonctions gouvernementales comme une vache peut l’être de cocardes, l’économiste français a entrepris il y a quelques années ses «Petits précis de mondialisation» en parallèle à une carrière de romancier l’ayant mené jusqu’au vert. Je veux dire par là à l’habit d’académicien français. Sorti à la fin 2020, «Cochon, Voyage aux pays du Vivant» en constitue le sixième tome. Dodu comme l’animal dont il suit la trajectoire, l’ouvrage se situe après celui consacré au coton, à l’eau, au papier ou aux moustiques. Notons que la série s’inscrit plus globalement dans une mouvance littéraire. D’autres auteurs se sont intéressés ces dernières années au café, à la sardine ou à l’indigo. Et cela pour ne pas parler d’autres bêtes que le cochon et des couleurs, cette fois dans le seul Occident! Dans son livre actuel, Erik Orsenna se fend d’un hommage appuyé à l’historien Michel Pastoureau.

Débuts au néolithique

Tout a commencé pour la malheureuse bête quand l’homme (et bien sûr aussi la femme) ont cessé de marcher une vie durant en SDF préhistoriques. C’était il y a environ dix mille ans. Au néolithique, ces gens ont découvert qu’il n’y avait pas besoin de se déplacer afin de se nourrir. Il existait des terres fertiles. «Mieux vaut planter, puisque tout pousse.» Sont alors nés parallèlement aux cultures des villages. Puis des villes. Leurs habitants ont appris à domestiquer les mammifères des alentours. L’aurochs est devenu bœuf. Le mouflon mouton. Et les sangliers des cochons. Tout cela a pris du temps, mais les Terriens en avaient à cette époque à revendre. L’histoire ne s’était pas encore accélérée. La preuve, nous étions encore dans la préhistoire. «Dans les Balkans de nouvelles races se développent, de plus en plus éloignées de leurs cousins sauvages.» Le cochon a ainsi commencé la première de ses mues menant aujourd’hui à des monstruosités génétiques. Soit l’animal devient nain, soit les Asiatiques envisagent d’en faire un géant de passé 800 kilos.

"Pornocratès" de Félicien Rops. Le cochon érotisé. Photo DR.

A l’histoire, Erik Orsenna entreprend bien vite de faire succéder la géographie, puis la science, ses bienfaits et surtout ses dérives. Le lecteur va considérablement bouger dans ce «Voyage au pays du Vivant». Il se déplacera au rythme du sujet, et surtout de l’auteur. Je me suis parfois demandé, au fil des pages, quand cet homme de 74 ans pouvait bien siéger sous la Coupole. Il est tantôt dans son lieu d’origine, la Bretagne, tantôt dans un Brésil où vivent encore en 2021 des lépreux ou alors perdu dans la campagne chinoise. Son empreinte carbone doit se révéler terrifiante. Et encore certains développements ont-ils été freinés, puis interrompus par la pandémie en 2020! Il faut dire que la curiosité d’Orsenna se révèle, au propre comme au figuré, universelle. L’homme s’intéresse à tout ce que peuvent lui révéler les scientifiques les plus raisonnables le long de ses itinérances. Le Dr Isabelle de Saint Aubin se voit du reste crédité(e) comme co-auteur.

Un animal devenu une chose

Il y a bien sûr au final, comme pour les autres mondialisations, beaucoup de passif. Le cochon est devenu une chose. Un produit. Bas de gamme en plus, comme de nos jours le saumon. D’où des vengeances de la nature, dont la dernière en date a été, il y a quelques années, la «peste porcine» qui a fait trembler la Chine. Il règne aujourd’hui du reste la terreur d’un mal terrible et inconnu qui décimerait un troupeau terrestre dont les habitants de comptent en milliards (même s’il existe encore davantage de poules). Il fait ainsi lire le chapitre où Orsenna se fait désinfecter de multiples fois sur plusieurs jours pour pouvoir enfin visiter la pseudo ferme-modèle que forme du côté de Guifei. Une ville-élevage concentrationnaire. L’angoisse sanitaire demeure ici permanente. Il y a là de quoi faire hurler les défenseurs des animaux, pour ne pas parler des antispécistes. C’est la course au bénéfice. Comment rentabiliser un mets sur pattes devenu banal, et donc bon marché?

Le cochon selon Jeff Koons. Photo Jeff Koons, AFP.$

Et l’actif, alors? Erik Orsenna le découvre plus près de chez nous, même s’il y aurait beaucoup à dire (et donc à redire) des pratiques de certaines chaînes alimentaires européennes. L’auteur découvre ainsi dans sa Bretagne, ou dans d’autres régions françaises, un retour aux traditions. Oh, ce n’est pas l’abattage rituel du cochon qu’il a connu dans son enfance! Il ne faut pas trop demander. Mais par-ci par-là, pour des produits de luxe, d’anciennes variétés renaissent. Elles se voient engraissées non par gavage, mais au rythme des saisons. Parfois même dehors. A l’air libre. Ainsi en va-t-il du Bigorre. «En 1981, il ne restait que deux mâles et quelques truies de cette très ancienne race gasconne, facilement reconnaissable à sa robe toute noire et à ses oreilles horizontales.» C’était la fin. Aujourd’hui il existe à Saint-Bertrand-de-Comminges (244 habitants) de Consortium du porc noir de Bigorre. On y a fait le choix de la qualité. Peu, mais bien. Voilà qui nous change de la viande sous plastique, sans odeur ni saveur, proposée dans les supermarchés à des prix dits concurrentiels! Tout s'y révèle si indéfini qu'on y voit du "jambon de dinde".

Fini les cochons dans les rues!

Lentement (ou rapidement si vous avez envie, comme moi, de vite savoir la suite), Erik Orsenna promène ainsi son lecteur dans un livre un peu pointilliste. Les courts chapitres se succèdent sans vraiment se suivre. Chacun d’eux forme un petit en-soi. L’auteur retombe pourtant toujours sur ses pieds. Souvent jugé sale et repoussant, surtout à notre époque aimant ce qui est fade et aseptisé, le cochon finit par nous devenir sympathique, même s’il ne sort pas ici d’un dessin animé de Walt Disney. Et après tout il se révèle rose, comme tout doit de nos jours paraître mignon. C’est sans doute cela qui nous scandalise le plus face aux indignes traitements subis à l’abri des regards par ceux qui nettoyaient jadis nos rues à moindre frais que nous éboueurs actuels. Il y avait en effet au Moyen Age des porcs plein les venelles boueuses, ce qui les rapprochait des gens. Je vous rappelle que je vous ai ainsi parlé en 2015 du livre de Michel Pastoureau intitulé «Le roi tué par un cochon». L’accident s’est passé en plein Paris, le 13 octobre 1131!

Pratique

«Cochons, Voyage au pays du Vivant» d’Erik Orsenna, Fayard-Stock, 412 pages.

Et le cochon-tirelire. Photo DR.

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