Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Au-delà des frontières", le Kunstmuseum de Berne relie les deux Corée(s)

C'est la troisième collaboration du musée avec le collectionneur Uli Sigg. Ce dernier a autant acquis de pièces au Nord qu'au Sud. Un exploit diplomatique!

Sea Hyun Lee, qui fait l'affiche.

Crédits: Sea Hyun Lee, Sigg Collection, Kunstmuseum, Berne 2021.

Tout a commencé en 2015 pour le Kunstmuseum de Berne avec une exposition intitulée «Mahjong». Il ne s’agissait pas là du jeu asiatique. Quoique… Le Lucernois Uli Sigg proposait bel et bien une sélection de son immense collection d’art contemporain chinois. Ce fut la sensation prévue, d’autant plus que ce personnage, étrange et émacié, restait alors méconnu du grand public. Il y eut même une relance d’intérêt imprévue en fin de parcours. Toute polémique semble de nos jours bonne à prendre. L’une des pièces présentées ne contenait-elle pas le squelette d’un fœtus humain? Avec les Chinois, le bon public semble toujours disposé à croire le pire possible…

"Les tigres de la montagne de diamants", une immense installation de Rhaomi, 2017. Photo Rhaomi, Sigg Collection, Kunstmuseum, Berne 2021.

Je ne me souviens plus comment l’affaire a fini. Mais, dix ans pile plus tard, le Kunstmuseum de la ville fédérale se jumelait avec le Zentrum Paul Klee afin de proposer des «Chinese Whispers». Sigg était alors plus que sorti du bois. «L’homme d’affaires, diplomate et collectionneur», comme le dit si bien Wikipédia, avait donné trois ans plus tôt 1463 des quelques 2000 œuvres en sa possession pour aider à former le M+ à Hongkong. Un musée mahousse, à construire par les Herzog & DeMeuron bâlois du côté de Kowloon. L’institution devait former un garant du libéralisme gouvernemental dans une enclave de liberté. Les choses ont tourné au vinaigre depuis. Le musée n’a ouvert ni en 2017, ni en 2019. Et nombre d’œuvres qu’il était supposé accueillir «posent problème» en ce moment, comme on dit pudiquement dans ces cas-là. A commencer par les 21 créations d’Ai Weiwei, exilé en Allemagne, puis en Angleterre et finalement au Portugal.

Un ambassadeur boulimique

«Chinese Whispers», qui comprenait un certain nombre de productions monumentales, a connu son succès en 2015. Moindre par la force des choses que celui de «Mahjong». Un troisième partenariat entre Sigg (aujourd’hui retiré dans son château du XVIIe, situé sur une île du Mauensee) et les musées bernois semblait donc possible. Et cela même si le Kunstmuseum n’a reçu à ma connaissance reçu en cadeau aucune œuvre faisant partie d’un ensemble dont l’ex-diplomate a gardé 300 pièces par devers lui. Avec «Grenzgänge», il n’est cependant plus question de Chine, mais de Corée(s). Au pluriel. Lorsqu’il était ambassadeur à Pékin entre 1995 et 1998, Uli Sigg avait en supplément dans son dicastère celle du Nord, où Kim Il Sung venait de mourir. Plus, pour faire bon poids, la Mongolie, dont nous connaîtrons peut-être un jour à Berne la production actuelle. Le Lucernois forme ce qu’on appelle un boulimique.

Le collectionneur Uli Sigg dans son château du XVIIe siècle sur une île du Mauensee. Photo Karl Heinz Hug, Sigg Collection.

Un ambitieux aussi! Je rappellerai que l’homme a commencé comme journaliste économique. Une discipline professionnelle où grande est la tentation de se faire des amis. En 1977, à 31 ans, Sigg posait donc la plume pour entrer chez Schindler. Sa carrière a du coup pris l’ascenseur (1). Le nouvel engagé s’est vu envoyé dans une Chine encore maoïste. Sa position confortée auprès du régime l’a fait plus tard choisir comme ambassadeur par Berne. Il est ainsi resté en poste, comme je le disais, de 1995 à 1998, voyageant beaucoup. L’homme collectionnait déjà énormément depuis la décennie précédente. Son poste diplomatique a facilité ses tractations pour décrocher des pièces d’artistes encore honnis du régime. Idem pour la Corée du Nord, comme nous le savons aujourd’hui. Obtenir des tableaux (ou leur reproductions certifiées) mettant en scène les grands de Pyongyang ne s’est pourtant pas révélé une mince affaire. La Corée du Nord vit sous la férule d’un dictateur pour le moins imprévisible.

Culture commune?

«Au-delà des frontières», qui a ouvert ses portes fin avril, forme donc le nouveau présent fait par Sigg (qui a aussi un temps coiffé les syndicats patronaux) à Berne. La particularité de l’entreprise est de mélanger dans les mêmes salles la production des deux pays ennemis depuis le cesser-le-feu de 1953. Qu’est-ce qui sépare le régime communiste le plus strict du monde et une Corée du Sud où la consommation et le virtuel forment deux autres formes de dictature? Qu’est-ce qui les rapproche aussi, ces deux moitiés ayant formé pendant deux millénaire une terre souvent envahie, mais dotée d’une culture commune? Au visiteur de le décider, en découvrant qu’il existe parfois des contacts secrets entre ces deux entités. Les subtiles broderies contemporaines de la Sud-Coréenne Kyungah Ham se voient ainsi exécutées par des femmes de l’autre côté de la zone démilitarisée après que les patrons sur papier ont transité par la Chine…

"Les missiles" de Pak Yong Choi, 1994. Le prototype de la peinture officielle du Nord. Photo Pak Yong Choi, Sigg Collection, Kunstmuseum, Berne 2021.

Au fil des salles, abritant 90 œuvres en tous genres, le visiteur progresse en terre inconnue. Si sa méconnaissance de la création nord-coréenne va de soi, peu d’amateurs savent ce qui se passe sur la scène de Séoul, à ce que l’on dit bouillonnante. Il aura fallu quelques expositions vénitiennes en marge des Biennales ou celles organisées à Genève par la Galerie Artvera’s (qui ferme ses portes fin juin) pour découvrir l’étendue d’une production restée discrète. Il n’y a rien ici du gigantisme à la chinoise, ni du modernisme à la japonaise. Tout se situe entre les traditions revivifiées et quelques aventures conceptuelles. Je pense par exemple aux vases de Meekyong Shin. Ils ne sont pas en céramique, mais en savon. Quant à la courte vidéo de Jeon Joonho, elle fait se promener un Sud-Coréen dans un jardin asiatique traditionnel certes… mais normalement reproduit par un billet de banque nord-coréen.

Avant tout montrer

Rien n’a été tenté pour distinguer sur des cartels ce qui ressort du Nord et ce qui vient du Sud. Une couleur différente, par exemple. La commissaire Kathleen Bühler laisse le doute planer, même s’il y a tout de même aux murs des cas clairs, dont les tartines quasi staliniennes relatant les hauts faits de Kim Il Sung et des ses successeurs. Il ne s’agissait en effet ni d’opposer, ni de réconcilier, mais de montrer une culture aujourd’hui dotée de deux visages. De présenter aussi des pays dont on parle peu, ou alors pour de mauvaises raisons. D’où du reste le relatif inintérêt de la presse. Par rapport à la Chine, tant admirée des Occidentaux depuis le XVIIe siècle, face au Japon, si à la mode à la fin du XIXe, la Corée ne pèse pas lourd sur l’échiquier culturel. Il faudra sans doute plusieurs «Grenzgänger» pour renverser la vapeur.

(1) Je rappelle que Schindler produit avant tout des ascenseurs.

Pratique

«Au-delà des frontières», Kunstmuseum 8-12, Hodlerstrasse, Berne, jusqu’au 5 septembre. Tél. 031 328 09 44, site www.kunstmuseumbern.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mercredi jusqu’à 21h.

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