Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Avec "Asia chic", la Fondation Baur dit la fascination de Paris pour l'Extrême-Orient

Le musée privé genevois a reçu de très importants dons de vêtements chinois et surtout japonais depuis 2000. Ceux-ci forment la trame de l'actuelle exposition qui tourne autour des années 1920.

Une illustration de Georges Barbier du début des années 1920.

Crédits: Fondation Baur, Genève 2019.

A une époque où l'on parle beaucoup d'appropriation culturelle, pour la condamner bien sûr au nom des minorités opprimées, la mode devrait logiquement se voir mise au pilori. Eh bien pas du tout! Ici les métissages conservent leur pouvoir de séduction. Mieux, même. Ils se voient encouragés. Avec un regard dans le rétroviseur, on se rend compte que rien n'a changé depuis plus d'un siècle. En témoigne «Asia chic» à la Fondation Baur. Organisée par Estelle Niklès van Osselt, cette somptueuse exposition raconte le moment où la couture parisienne a rejoint les traditions chinoises et japonaises. C'était dans les années 1920. Il eut été possible, bien sûr, de remonter plus loin dans le temps. Les «chinoiseries» ont fasciné le Siècle des Lumières et les bourgeoises françaises ont enfilé un kimono dans l'intimité de leur appartement dès que ceux-ci sont sortis du Japon dans les années 1860. Mais tout cela aurait pris de la place, et on sait à quel point celle-ci reste comptée au sous-sol du musée privé genevois.

Les quatre pièces dallées de marbre proposent donc un parcours qui part, sommairement, de l'immédiat avant-guerre pour se terminer en 1930. Les robes des années 1912 à 1914, quand disparaît le corset féminin, proposent des lignes ondulantes empruntant à l'Orient. Un balayage géographique plutôt large, du reste. La Perse voisine facilement avec cette Chine qui vient de déposer son dernier empereur. La mode ne se diffuse pas alors au moyen de la photographie. Ce sont des illustrateurs qui la stylisent afin de mieux la faire comprendre. Les fonds des vitrines aménagées par Nicole Gérard et Corinne Racaud au musée offrent ainsi les dessins coloriés au pochoir de Georges Barbier, Bertrand Boutet de Monvel ou Georges Lepape (ou plutôt hélas leurs reproductions). Les noms des papes et papesses de la couture ont rarement traversé le temps, à part Paul Poiret. Qui se souvient de Jeanne Paquin, de Jenny, de Jacques Doucet (aujourd'hui connu comme le collectionneur qui acheta à Picasso «Les demoiselles d'Avignon») ou de ce Redfern souvent cité chez Marcel Proust?

Coûts extravagants

La guerre calme un peu le jeu, évidemment. Mais pas tant que cela. Tout repart comme avant, fin 1918, avec de nouveaux emprunts aux pays lointains, devenus plus accessibles aux voyageurs. Les fameuses «Années folles» voient les riches dépenser sans compter. On n'imagine même pas ce que la mode féminine peut alors coûter aux commerçants et aux industriels pour rester dans la course. Leurs épouses ou maîtresses doivent se voir parées de nouvelles robes brodées, lamées, dentelées et bordées de fourrures à chaque saison. Des petites mains françaises (ou russes émigrées) travaillent aussi longuement que celles de leurs sœurs chinoises ou japonaises. Le Krach de 1929 va mettre d'un coup fin à ces extravagances, citées il y a quelques années chez Dior par John Galliano. Les tissus deviendront plus simples. Les ornements se réduiront désormais à l'essentiel. Le goût pour l'Orient ne mourra pas d'un coup, mais le public recherchera d'autres exotismes. Chaque génération revisite après tout l'histoire de l'art.

Un autre dessin de Gorges Barbier. Photo Fondation Baur, Genève 2019.

L'exposition se base presque exclusivement sur le fonds Baur. Seuls quelques objets, mineurs, se voient empruntés à des collectionneurs. Il faut dire que depuis le début des années 2000, un département costumes s'est ici vu créé par des donations successives. Se sont ainsi joints aux quelques vêtements jadis portés par Eugénie Baur les énormes ensembles de kimonos et d'obis (ou ceintures) offerts par Sato Mariko en 2008 et Sugawara Keiko en 2015. Ces pièces de grands luxe, aux tissages infiniment subtils ou aux fragiles décors peints, ont été rejointes par divers cadeaux. Il pleut toujours où c'est mouillé. Comme le Museum Rietberg de Zurich accumule les largesses en matière de miniatures indiennes depuis un don fondateur, la Fondation Baur est devenue une référence en matière textile japonaise et un peu chinoise.

Un complément aux textiles anciens

Il suffit pour s'en persuader de lire les étiquettes placées à côté des vitrine élégamment agencées. Il y a les noms. Il y a les dates. Un phénomène d'accélération veut que ces dernières se rapprochent toujours davantage. Mandago en 2013. Maud Motta 2016. Natural et Ferdinand Dufour 2017. Je pourrais continuer ainsi. Une énorme garde-robe s'est ainsi constituée, reflétant en Chine les dernières années de la dynastie Qing et au Japon les ères Taisho (1912-1928), puis Shôwa (1926-1989). Une époque encore traditionnelle à laquelle une autre guerre allait mettre fin entre le milieu des années 30 pour la Chine et 1941 pour le Japon. Avec ce nouveau patrimoine, la Fondation Baur complète en beauté ses textiles anciens, qui avaient fait l'objet d'une exposition comme celle des tissus bouddhiques durant l'été 2014.

L'accrochage, qui mélange les kimonos et de menus objets avec un paravent ancien ou une commode laquée rouge reflétant la fascination du XVIIIe pour la Chine, se trouve complété par une immense broderie à décor d'oiseaux réalisée autour de 1900. Le visiteur ne voit qu'une partie de cette tenture, partiellement roulée sur le sol. Elle illustre bien l'idée de travail infini qui ressort d'«Asia chic». Sous le brillant du résultat se cache un labeur infini. Tout cela pour quelques grandes occasions. Il me semble difficile de nettoyer, et a fortiori de laver, ces tissus de rêve. Ils auront donc passé leur vie à dormir dans des coffres.

Pratique

«Asia chic», Fondation Baur, 8, rue Munier-Romilly, Genève, jusqu'au 7 juillet. Tél. 022 704 32 82, site www.fondation-baur.ch Ouvert du mardi au dimanche de 14h à 18h. Enorme catalogue en français et en anglais publié chez 5 Continents sous la direction d'Estelle Niklès van Osselt.

La Chine a aussi fait rêver Hollywood comme en témoigne cette photo (DR) de "The Shanghai Gesture" de Josef von Sternberg, tourné en 1941.

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