Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Artgenève a ouvert ses portes mercredi à Palexpo. Je vous raconte le vernissage

La foire a attiré une foule d'amateurs. Ils ont découvert les stands, mais aussi les expositions de Chris Burden, de la collection de photos africaines de Jean Pigozzi ou de la Fondation Gandur pour l'art.

L'un de nouveaux objets de Philippe Cramer. Le Genevois n'est pas au PAD, dont je parlerai demain, mais à Artgenève, comme en 2018.

Crédits: Photo fournie par Philippe Cramer

Ouf! J'en suis sorti vivant. J'ai du mérite. Alors que j'empruntais l'escalator de Palexpo, je voyais encore monter des invités en rangs serrés de l'autre côté. Notez qu'il faisaient là leur apprentissage de sardines. Le vernissage d'Artgenève est devenu un événement mondain. Autrement dit une bousculade. Il est d'ailleurs amusant de voir à quoi ressemblent les gens riches quand ils bavardent dans les allées entre deux appels sur leur portable. Tout le monde ne sort tout de même pas ici du même moule. Il y a parfois des jeunes gens qui font artistes, avec leurs bouteilles de bière à la main. Ils garantissent l'authenticité de la foire. M'est avis que certains d'entre eux sortent de Get A Nerve, la manifestation concurrente de la Villa Sarrasin. Elle fait depuis cette année office de «off». C'est au nombre des combattants qu'on reconnaît les grandes batailles. Je vais donc vous raconter la mienne heure par heure.

Mercredi 14 heures

Ouverture des portes. Il y a déjà un peu de monde. J'ai mon «pass», obtenu non sans peine vu la qualité du service de presse, autour du cou. Au dessus de l'escalier roulant, je vois pendre l’œuvre de Kimsonja. Elle tient de la lessive napolitaine et du restaurant chinois. La chose s'intitule du reste «A Laundry Woman». A côté finit de s'installer sur fond de moquette rouge le stand des livres regroupant les éditeurs un peu pointus, de Macula au Point du jour. Il y a de la pensée profonde, là-dedans. Un peu plus loin, je distingue une sorte de mur courbe, une motocyclette et des bouts de jambes. Ils correspondent à l'habituelle invitation à la Collection Ringier. C'est du Valentin Carron, ce qui présage toujours du pire. Toujours sur la même cimaise, vingt écrans crachent des vidéos sélectionnées par Samuel Gross. Je me demande qui a le temps de voir tout ça. Puis viennent les stands officiels. Dans un moment, le Fonds cantonal d'art contemporain va du reste offrir une verrée pour la sortie de «101 œuvres», un catalogue lui donnant enfin un peu de visibilité. Suit le Fonds municipal, puisque à Genève les choses vont toujours par deux. Prend enfin place La Mobilière, qui a donné son prix 2019 à Maya Rochat. La pauvre est promue par une annonce murale bariolée et tapageuse qui ressemble à une enseigne de station service. J'en arrive après aux écoles d'art. C'est assez désolant. Il me semble qu'elles produisent les mêmes horreurs depuis trente ans. Notez que ce serait dans la logique des choses. L'enseignement pousse à imiter ce que font les professeurs.

15 heures

J'attaque la partie commerciale. Il y a à Artgenève plusieurs poids lourds, ce dont se félicite sa direction. Je vois Pace, qui aura bientôt autant de points de ventes de McDo. Ailleurs, c'est Tornabuoni dans un décor tout blanc. Puis Gagosian, bien sûr. C'est dur pour les poids plumes, surtout locaux. Ils se disent heureux d'être «encore là». Une chose à prendre dans tous les sens. Ces gens méritants sont heureux de se retrouver sélectionnés. Ils se félicitent de survivre dans un monde lui aussi touché par les concentrations. Se vend bien ce qui est très cher. Le moyen de gamme se retrouve aujourd'hui à la peine. Il faut en plus payer le loyer demandé par la foire, même si le mètre carré y coûte moins cher qu'au PAD voisin. Et puis, même au sein de ces «petits», il existe les riches et les pauvres. La situation n'est pas la même avec une fortune familiale ou conjugale et pour ceux qui doivent régulièrement emprunter à leur banquier préféré. Cela dit, je vois de bonnes choses, de nombreux galeristes proposant en plus une exposition monographique. Le stand de Rosa Turetsky est comme toujours réglé au centimètre avec «ses» artistes. Ditesheim & Maffei frappe un grand coup avec la peinture classique de Simon Edmondson. Un hommage à Vélasquez. Le plus grand tableau a la taille exacte des «Ménimes». Il est vendu. Un coup de cœur. Un cœur gros comme ça. Il y a aussi une jolie sélection classique chez Catherine Durey, l'une des seules à oser la couleur sur ses murs. Idem chez Simon Studer, qui propose comme toujours un stand en forme d'appartement. Simon se répand, ces temps. Il est aussi à la BRAFA de Bruxelles, qui se termine dimanche. Il lui faut comme Catherine se montrer. Un petit rappel fait du bien quand on n'a pas pignon sur rue.

16 heures

Retour aux institutionnels. Un large espace abrite la Fondation Gandur pour l'art. Par rapport à stands commerciaux, qui se font une volupté de laisser le sol en béton brut, c'est plutôt «cosy.» Patricia Abel, que je vais bientôt croiser habillée en Christa de Carouge, a conçu un décor moderne et discret. Il s'agit de mettre en valeur, sous le titre bateau de «Les voies du regard», des œuvres de toutes époques. De l'Egypte ancienne, bien sûr. Mais aussi du Moyen Age ou des temps baroques. Plus bien sûr des abstraits des années 1950. Soulages ou Martin Barré. Il y a notamment sur une paroi un beau Georges Mathieu de 1948. Le parcours va jusqu'à Basquiat. Quand on aime, on ne compte pas. Tout près, le Centre de la Photographie offre une partie de la collection de Jean Pigozzi. L'héritier Simca vit à Genève. C'est le plus gros collectionneur d'art africain contemporain, ce qui ne lui pose au moins pas de problèmes de restitutions, Il y a là des images de Seydou Keita et je JD Okhai Ojeikere. Du classique, mais tout le monde ne connaît pas. Il faut régulièrement penser aux jeunes générations. Elles ont tout à découvrir. Un peu plus loin, Artgenève donne un vaste espace à l'«estate» de l’Américain Chris Burden. Une de ses mini sculptures a été agrandie jusqu'à devenir un monstre en forme de gratte-ciel. Le tout au milieu d'un vide signifiant. Le luxe, ce sont aujourd'hui les mètres carrés laissés vides. A quelques pas de là, devant un lieu de détente, le lis les mots: «Art is emotion, Interior design is Teo Jakob». Les bras m'en tombent. Je vais ressembler à la Vénus de Milo.

17 heures

Le Mamco refait pour la troisième fois en 2019 le coup du stand vide qui va se remplir en quatre jours. Photo Mamco

Je commence à tourner en rond, mon plan rose shocking à la main. Je me perds dans les allées comme si c'étaient des «calle» vénitiennes. Je passe devant Continua, la galerie qui fait le plus de foires au monde. Il faut dire qu'elle reste basée à San Giminiano. A deux encablures, c'est Skopia, qui fête donc ses 30 ans. Une petite éternité pour une galerie à l'heure actuelle. Dans le même carré se trouve le puissant Hauser & Wirth. Il y a juste à côté De Jonckheere, qui a troqué ses tableaux flamands anciens contre du moderne. Idem pour Jean-Luc Baroni. Je me dis que des gens retournant autant leurs vestes sont finalement des commerçants. L'art, contemporain ou non, reste pour eux un «business». La foule commence à se densifier autour de moi. Je reconnais quantité de têtes, dont celle de John Armleder. Pierre Huber passe à côté de moi dans le rôle de Dieu le Père. Très entouré, naturellement. Il y a des directeurs de musées romands. Pas Jean-Yves Marin, of course. On ne voit Monsieur MAH nulle part. Boris Wastiau, du MEG, est en revanche là. Il faut dire que le spectacle offert par les visiteurs en ce moment possède quelque chose d'ethnographique. Les Lausannois se montrent en revanche très présents, du Musée cantonal des beaux-arts au Mudac. L'Ariana aussi. Serrer des mains fait partie de leur travail. Se montrer illustre une dynamique. La chose prouve aussi une réelle curiosité. Une ouverture. On n'est pas obligé d'aimer. Mais il y a un devoir de s'informer.

18 heures

Je me sens fatigué et las, tandis que je me trouve sous une sculpture en néon de Cerit Wyn Evans, au centre du plateau sur lequel s'étale Artgenève. La foire me donne d'ici l'impression de s'agrandir encore, même si ce n'est pas vrai. Une dame, à côté de moi, assure à sa voisine qu'on se croirait presque à Afrt/Basel. Un propos qui ravirait sans nul doute Thomas Hug, le directeur artistique. Ses ambitions de départ sont assouvies. Artgenève a trouvé sa place dans le calendrier, pourtant surchargé, des foires annuelles presque toutes vouées désormais à la création contemporaine. Il y a en plus de tout, de deux paysages impressionnistes de Sisley un peu égarés à la verroterie d'Othoniel en passant par la céramique proposée à Genève par Taste Contemporary. J'ai même vu le portrait de Delacroix par Géricault, peint vers 1820. Certains artistes helvétiques ont réussi à se faire une place. Oh, petite! Mais j'ai aussi bien remarqué un monochrome kitschissime de Sylvie Fleury en strass qu'un immense tableau représentant des machines du Vaudois Sébastien Méttraux. J'ai du plaisir à rencontrer à nouveau ce dernier, lui qui travaille perdu à Vallorbe. Il y a aussi de l'Helmut Ferderle. Du Fabrice Gygi. Du Sylvain Croci-Torti. De l'Augustin Rebetez. Des frères Chapuisat. C'est bien. Il faut de tout, et même des Suisses, pour faire un monde.

19 heures

J'ai rendez-vous devant de stand d'Andata Ritorno. Joseph Farine fait partie des invités de la foire, et cela me semble bien normal. C'est lui qui aura produit le plus d'expositions à Genève, impliquant nombre de créateurs locaux. Ce soir, un de ses poulains, entré depuis dans les plus grandes écuries, doit faire une performance. Autant vous le dire tout de suite. Il s'agit de Gianni Motti. On s'écrase devant le petit espace. Je ne vois strictement rien. Dieu merci, avec la manie actuelle de tout vouloir photographier, je distingue deux dames levant les bras au ciel, comme des saintes. Mais il y a un appareil entre leurs deux menottes. Dans le viseur, je vois ainsi Gianni jeter sur les murs un liquide bleu, dont la nature profonde m'échappe. Cela dure une minute. Peut-être deux. Pas davantage Tout le monde ne se prend pas pour Marina Abramovic ou Bob Wilson. C'est tout, et c'est assez. D’ailleurs dans un quart d'heure je m'en vais. Au revoir et à demain!

Pratique

Artgenève, Palexpo. 30, rue François-Peyrot, Grand-Saconnex, Genève, jusqu'à 3 février. Tél,. 022 761 11 11, site www.artgeneve.ch  Ouvert le 31 janvier de 12h à 19h, les vendredi 1er, samedi 2 et dimanche 3 février de 12h à 20h.

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