Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARTE POVERA/Mort de Jannis Kounellis, l'homme des pierres et du feu

Crédits: AFP

C'était une des figures mythiques de l'Arte Povera avec Mario Merz, Luciano Fabro, Alighiero Boetti ou Gilberto Zorio. Alors jeunes et en rupture avec le système artistique, ces artistes avaient été réunis sous ce vocable par le critique Germano Celant, qui avait à peu près leur âge. Une vingtaine d'années. L'écrivain avait été frappé par l'usage constant fait par eux de matériaux humbles. Pauvres. Négligés. La chose n'était pas tout à fait nouvelle en Italie, puisqu'il y avait déjà eu les toiles de sac trouées d'Alberto Burri. Cela n'empêchait l'Arte Povera, dont faisait partie le Grec Jannis Kounellis, de constituer la plus grande révolution esthétique du pays depuis le futurisme de 1909. La pauvreté ne se situe pas dans le goût italien, qui porte au contraire sur le riche, l'imposant et l'ornementé. Il y aurait ainsi un fil d'or allant de Cimabue, qui débute vers 1280, à Tiepolo mort en 1770. 

Jannis Kounellis est mort le 16 février à Rome, où il a presque toujours vécu. Cet enfant du Pirée, né en 1936, suit une première formation sur place. Son pays est pauvre, déserté par les touristes et il sort d'une guerre civile ayant suivi la guerre tout court. Dès 1956, le débutant se retrouve à Rome, qui connaît alors une incroyable force d'attraction artistique. Il y découvre aussi bien Lucio Fontana, et ses tableaux lacérés au rasoir, que Piero Manzoni, qui travaille la fourrure synthétique et cultive les «merdes d'artistes» enfermées dans des boîtes. Rome est ouverte sur le monde. Kounellis regarde aussi Yves Klein. Il produit en1958 de grands tableaux marqués de lettres, de chiffres et de signes. Ils se retrouvent exposés à La Tortuga, une des plus grandes galeries de la capitale italienne.

Un besoin de radicalité 

Kounellis continue dans ce style quelques années. Puis c'est l'interrogation en 1965. Tout cela n'est-il pas dépassé, alors que la société, dite de consommation, se fragmente jusqu'à l'implosion? Enrichie par le «boom» économique, l'Italie se scrute. Il suffit pour s'en persuader de revoir les films d'Antonioni, avec leur fameuse «incommunicabilité». Un nouvel art, radical, s'impose. Le Grec n'est pas seul à le penser, même si la plupart des solutions viennent plutôt de Turin, ville traditionnellement plus proche des avant-gardes. Il suffit de réunir ces forces vives sous un label, après les avoir regroupées dans des expositions. C'est ce que fait Celant, alors que l'Italie, comme l'Allemagne, se retrouve bientôt prise dans les chaos intellectuels et sociaux d'après Mai 68. 

Jannis s'offre alors des audaces. Il reste bien des choses à faire pour la première fois. Après la laine brute et le charbon, les animaux. En 1969, à la galerie L'Antico de Rome, l'homme montre douze chevaux vivants. C'est cependant avec l'usage du feu que Kounellis trouve son image symbolique. L'équivalent des lettres de néon de Mario Merz. Des cartes brodées d'Alighiero Boetti. Des arbres de Giuseppe Penone. Le feu possède en plus un aspect mythique. Il renvoie aussi bien aux cavernes qu'à Prométhée. L'artiste en propose une version modernisée. Ce sont parfois des bonbonnes de gaz qui crachent des flammes. Il y a parfois du coup aussi de la fumée, élément par définition éphémère, immatériel et instable. Les flammes, elles, peuvent rester pérennes dans le mesure où elles noircissent des murs blancs.

Portes murées

Il ne faut cependant pas limiter Kounellis à ce qui deviendra tout de même chez lui un procédé. L'Arte Povera est parfois constitué de trucs. Il suffit de se concentrer sur un élément si j'ose dire élémentaire. Pour le Grec, c'est la pierre. Kounellis mure des portes dès 1969, sa grande année. Il s'agit de blocs bruts, superposés de manière primitive, sans liant, ni mortier. Il lui suffit de boucher un accès. De condamner. Kounellis utilisera aussi plus tard, pour ce faire, des objets de récupération. Récupérer, c'est donner une nouvelle vie aux choses inanimées. 

Dès les années 1980, Kounellis se répète un peu, puis beaucoup. C'est devenu un classique. Une référence. Un attendu. Bref, un de ces personnages que les tenants de l'art contemporain qualifient volontiers d'«historiques». Le Grec de Rome donne du coup plus volontiers dans le rétrospective que dans la création, même si son exposition parisienne de La Monnaie, en 2016, comportait encore des pièces nouvelles spectaculaires. Le public peut donc venir voir «du Kounellis» et repartir comblé, dans la mesure où il n'a connu aucune surprise.

Une valeur commerciale imprévue 

Kounellis se retrouve de nos jours dans la plupart de musées qui se respectent et chez quelques collectionneurs dotés de beaucoup de place ou d'un solide dépôt. C'est bien là le problème. L'Arte Povera, qui voulait se soustraire à la récupération par un marché vendant des œuvres comme de simple biens de consommation, a en ce sens échoué. Il a très vite pris une valeur commerciale, qui n'a cessé d'enfler depuis. C'est la Fondazione Prada qui a reconstitué en 2013 à Venise la légendaire exposition (toujours de 1969) de la Kunsthalle de Berne «Quand les attitudes deviennent formes». Penone a été présent en majesté dans le parc du château de Versailles (c'était d'ailleurs très bien), et la très bourgeoise Alice Pauli le représente en Suisse par le biais de sa galerie lausannoise. 

Que voulez-vous? L'Arte Povera fait chic après avoir créé le choc. Il s'est vu digéré par les milieux artistiques les plus traditionnels. Le temps a passé. La plupart de ses membres ont trépassé. Kounellis rejoint aujourd'hui Piero Manzoni, foudroyé dès 1963, Alighiero Boetti, mort en 1994, Luciano Fabro, disparu en 2007 ou Mario Merz, éteint en 2003. Restent Gilberto Zorio et Giuseppe Penone, le premier étant un peu oublié. Plus Germano Celant. Un critique qui tient aujourd'hui de l'historien. 

Photo (AFP): Jannis Kounellis à La Monnaie de Paris lors de son exposition pour ses 80 ans en 2016.

Prochaine chronique le dimanche 19 février. L'art dela Révolutuon russe à la Royal Academy de Londres, 1917-1932.

 

 

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