Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ART/Thomas Huber met le Centre culturel suisse de Paris en "extase"

Crédits: Thomas Huber, photo Centre culturel suisse

C'était début 2012. Le Mamco donnait quarante de ses salles à Thomas Huber, qu'on avait déjà vu dans le musée genevois en 1999 ou en 2010. C'était sans doute beaucoup. Peu d'artistes résistent à un tel étalage, jadis annuel au Mamco, surtout si leurs styles varient peu avec les années. Jusque là, seul John Armleder, aux inspirations très diverses, avait réussi à passer sans lasser. Sous le règne de Christian Bernard, Huber était revenu une dernière fois aux Bains en 2013. C'était avec son «Grosses Bankmodell». Le Zurichois gardait cependant un pied de l'autre côté de la rue, puisque Pierre-Henri Jaccaud, de Skopia, reste son galeriste romand. 

Né en 1955, depuis longtemps établi à Berlin, très présent en France (quatre autres accrochages Huber sont prévus ce printemps, de Rennes à Nantes), l'artiste se retrouve aujourd'hui au Centre culturel suisse de Paris. Il y propose «extase», sans majuscule. «Il y a là un référence religieuse, bien sûr», expliquait l'homme lors du vernissage. «On peut aussi parler d'extase scientifique lorsqu'on crie «Eurêka». Idem lors d'une forte émotion artistique. Aujourd'hui, la plupart des gens n'en pensent pas moins à un orgasme.» Masculin, bien sûr. «L'orgasme féminin dont il est question dans toute mon exposition actuelle demeure en effet tabou. Il faut dire qu'il n'a apparemment pas d'utilité. De finalité. C'est un luxe, comme l'art.»

Un travail en résidence

Faut-il parler, comme le feraient les Anglo-saxons d'exposition «sexuellement explicite»? Oui et non. Comme toujours avec Huber, nous restons dans une figuration très construite et un peu froide. Pas de lumière, et surtout pas d'ombre. La ligne claire, comme on dirait pour une bande dessinée. Il n'y a en plus aucun corps complet sur les peintures disposées au premier étage du Centre, logé au fond d'une impasse du Marais. Rien que de sexes féminins, accumulés dans des pyramides évoquant des sortes de gros puddings. Des doubles pyramides comme au Louvre, par ailleurs. La version en creux est toujours proche de celle en relief. La colline et le trou. 

«L'exposition découle d'un travail en résidence», poursuit le Suisse alémanique, dont le français a fait beaucoup de progrès. Tout est parti de dessins érotiques retrouvés épars dans les carnets de dessins qu'Huber utilise depuis des décennies. Une part normalement minoritaire de l’œuvre, même si le peintre entend aussi briser l'idée de la «laideur» des organes génitaux. «Montrer le sexe devient du coup doublement inconvenant.» Sur cette base de croquis, notre homme a travaillé sur place, à Paris. «Je n'avais rien de prêt avec moi en partant de Berlin.» Tout a été réalisé au Centre, avec une date butoir, celle du vernissage. «C'est stimulant et angoissant à la fois. Vous être réellement obligé de produire dans un délai fixé.»

Moules à gâteaux 

Très prégnante, avec sa verrière zénithale au centre d'un toit en pentes, l'architecture du Centre se retrouve sur les deux grandes aquarelles disposées en miroir dans la grande salle d'exposition. Les murs latéraux supportent des pièces plus petites, aux couleurs un peu acides. La sexualité s'y fait parfois plus implicite. On pense au moules à gelées ou à gâteaux. Huber parle du reste de «Gussform». La chose ainsi réduite fera-t-elle moins peur aux médias? Peut-être. Car, comme le racontent volontiers Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser, le tandem genevois en charge du Centre culturel suisse parisien, «extase» inquiète. «Nous devions recevoir une télévision. Elle s'est décommandée en nous disant qu'elle diffusait aussi dans les pays arabes et aux Etats-Unis.» 

La TV en question se serait pourtant contentée de l'accrochage. Le grand livre (36 centimètres de haut) édité pour l'occasion comporte ou ou deux planches autrement plus «hard». Il y a même là une pénétration tout ce qu'il y a de plus réaliste. Mais après tout, il s'agit là de ce qu'on appelle les choses de la vie...

Pratique

«extase, Thomas Huber», Centre culturel suisse, 38, rue des Francs-Bourgeois, Paris, jusqu'au 2 avril. Tél. 00331 42 71 4 50, site www.ccsparis.com Ouvert du mardi au dimanche de 13h à 19h. Le livre, qui compte 192 pages, est édité par le Centre.

Photo (Centre culturel suisse, Pari): L'une des grandes aquarelles montrées par Thomas Huber au Centre.

Prochaine chronique le jeudi 2 février. Rencontre avec Carmen Perrin, qui expose chez Bärtschi.

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