Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Art Unlimited voit comme toujours très grand. Mais l'effet de surprise est passé

La foire parallèle brille avec des pièces historiques de Lucio Fontana, Franz West ou Giuseppe Penone. Mais le soleil neuf d'Ugo Rondinone est magnifique.

Le soleil du Suisse Rondinone.

Crédits: Ugo Rondinone, Artribune

Si Art/Basel organise sa cinquantième édition, Art Unlimited en arrive à sa vingtième mouture en 2019. On se souvient de l'idée, à l'époque révolutionnaire. Aujourd'hui à la tête de la Fondation Beyeler, Sam Keller avait pensé à une exposition qui regrouperait les œuvres échappant aux normes commerciales. Il fallait créer un lieu pour ce qui restait visiblement trop grand pour se voir présenté dans une foire. Des sculptures, des peintures kilométrique (ou sous forme de séries), mais aussi des vidéos. On sait que le marché de ces dernière reste encore péclotant, comme disent nos amis vaudois (1). Art Unlimited serait donc un champ d'expérimentation, logé à côté de la Messe dans une grande halle.

En 2019, celle-ci a disparu, remplacée par une construction du tandem Herzog & DeMeuron. Un bunker si vaste que tout y semble petit, ce qui fausse quelque peu la donne. La taille des œuvres proposées dans les 290 stands «normaux» a par ailleurs considérablement augmenté. C'est comme si les artistes actuels ne pouvaient plus s'exprimer en dessous de trois mètres. Autant dire que le visiteur n'offre plus le même effet de surprise. Il se retrouve (presque) face à la norme. Certaines pièces lui apparaissent simplement plus pertinentes («pertinent» est un adjectif aujourd'hui très à la mode) que les autres, d'autant plus qu'elles bénéficient ici d'efforts de mise en scène. Les commissaires regroupant ces pièces exceptionnelles proposées par les exposants d'Art/Basel peuvent se permettre de laisser du vide. Il n'y a ainsi pas l'impression d'encombrement gâchant une visite à la Messe, où le mètre carré se révèle si cher à la location.

Harcèlement sexuel

Qu'y a-t-il cette année au menu d'Art Unlimited? J'avoue mes réticences pour la pièce dont on parle dans les médias. Elle me paraît pour le moins opportuniste. Il s'agit d'«Open Secret» d'Andrea Bowers. Sur des fonds rouges, l'Américaine étale 200 accusations de harcèlement sexuel, prononcées contre des gens comme il se doit riches et célèbres. Le visiteur peut les lire sur des fauteuils de bureau, puisque c'est là que les choses se passent souvent. Sur le plan de la documentation, c'est bien fait. Le point de vue de l'accusé ne se voit pas oublié. Mais qu'est-ce que la chose possède d'artistique, même si la plupart des allégations citées sont faites contre des personnalités du monde culturel? J'ai eu la désagréable impression qu'Art/Basel voulait, en l'acceptant, se dédouaner. Entrer de plain-pied dans l'univers du Bien. Il devient prudent de nos jours de se décerner des prix de vertu. On ne sait jamais...

L'oeuvre d'Andrea Bowers. Photo Jens Ziehe, Copyright Andrea Bowers.

Il n'y a heureusement pas qu'«Open Secret». Le parcours commence ainsi par une pièce magnifique du Suisse Ugo Rondinone. «The Sun» est un immense anneau doré, avec ses aspérités. Il s'agit ici des éruptions solaires. Mais on pourrait tout aussi bien penser à une couronne d'épines christique. Dans le genre clair et efficace, j'ai tout autant aimé (il me semble que la première personne du singulier s'impose ici) le «Cedro di Versailles» de Giuseppe Penone, remontant à 2003. L'Italien a fait tailler un cèdre bicentenaire du parc, tombé lors de l'ouragan Lothar du 26 décembre 1999. L'excavation intérieure révèle la silhouette de l'arbre, tel qu'il devait être dans sa jeunesse. Une évocation magique.

Les cageots à pommes

Il n'y a donc pas que des créations récentes à art Unlimited. Le parcours remonte même jusqu'à 1960, avec un «Ambiente Spaziale» de Lucio Fontana. Le colossal Tom Wesselmann (avec un tube de rouge à lèvres de quatre mètres) en plusieurs toiles date de 1973. «La Sibilla» de Fausto Melotti, un vieux compagnon de route pour Fontana, de 1986. L'étrange «Untitled» de Jannis Kounnelis de 1990. L'imposante série de «Sièges» de Franz West, recouverts par Gilbert Brettenbauer, a pour sa part été conçue en 1994. Ce sont là des pièces muséales ayant fait leur preuves. Je n'en dirais pas autant pour certaines créations toutes neuves. Les trente cageots pour les pommes, exécutés en aluminium en gris et bleu canard et mis en colonnes par le Valaisan Valentin Carron, font assez pauvres à côté. Quand il n'y a qu'une seule idée, il faut au moins qu'elle soit forte.

(1) «Pécloter», c'est mal se porter sans être pour autant malade.

Pratique

Art Unlimited, Messeplatz, Bâle, jusqu'au 16 juin. Site www.artbasel.com Ouvert de 11h à 19h.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."