Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Art Paris a lieu au Grand Palais parisien. C'est la toute première foire depuis mars!

L'événement a été repoussé, puis annulé. Pour des raisons financières, il a été rétabli. Il y a 112 galeries sous la haute verrière. Une première depuis la TEFAF de Maastricht!

L'affiche d'Art Paris.

Crédits: DR.

Devant le Grand Palais parisien, qui n’en finit pas de devoir entrer en travaux, il y a en ce moment des tapis rouges et des limousines noires. Il ne s’agit pas là d’un hommage à Stendhal (1), mais de bien marquer qu’Art Paris a lieu cette année. Je vous l’ai souvent dit. Si l’art classique reste modeste lors des foires, les salons d’art contemporain aiment «se la péter» en peu. Voire beaucoup. On s’y montre "accro" aux VIP, sans plus trop savoir ce que ces gens-là peuvent avoir d’important. Des grillages en veux-tu, en voilà se dressent par ailleurs devant le bâtiment, histoire de faire croire aux passants que le monde entier va se bousculer sous la nef vitrée. Il s’agit de maintenir l’illusion.

Soyons justes. L’événement revient de loin. Il aurait dû avoir lieu ce printemps, avant de se voir repoussé à l’automne. Puis annulé. Un beau jour, puisque je fais apparemment partie des VIP, j’ai reçu un courriel collectif. Si Art Paris avait finalement lieu, viendrais-je? Les réponses ont dû sembler globalement positives. La foire s'est vue rétablie. C’était le début d’un travail au corps. Je n’ai jamais reçu autant de messages pour me rappeler l’existence d’une seule chose. Il me fallait accomplir un travail non seulement journalistique, mais patriotique et (pourquoi pas?) humain. Art Paris pourra un jour fusionner avec Médecins sans Frontières. L’édition présente se veut en effet «solidaire». «Votre mobilisation est essentielle et nous comptons plus que jamais sur votre présence pour soutenir le travail des galeristes et de leurs artistes qui font aujourd’hui de paris l’une des capitales mondiales de l’art.» A l’accueil, Guillaume Piens, commissaire général, et Béatrice Guenest-Micheli, madame VIP, sont du coup régulièrement présents afin de constater que leur mot d’ordre soit suivi. A la journée du vernissage, le mercredi 9 septembre, ont en effet succédé le matin de 10 heures à 12 heures des «previews» quotidiennes, supposées exclusives.

Un événement parisien

Le rétablissement de la foire se voit raconté dans les journaux comme un conte de fée. Art Paris a résisté à l’onde de choc, alors que les autres foires tombaient les unes après les autres, la FIAC et Fine Art Paris (qui ont respectivement lieu en octobre et en novembre) se tâtant encore. Bref, David l’a emporté comme dans la Bible sur Goliath. Il s’agit hélas d’une légende dorée. L’actuel Art Paris a dû avoir lieu. Trop de frais ont été engagés par ses organisateurs. Il eut fallu rembourser les exposants en cas de report définitif. Une proposition s’est bien vue faite il y a quelques mois dans ce sens, mais pour un faible pourcentage seulement de la somme. D’où un refus des galeristes. Ceux-ci ont préféré venir, une trentaine d’enseignes se retirant par peur d’un «flop» majeur. Mieux valait une foire au rabais que pas de foire du tout (et un trou dans la caisse). Et qui sait? Cet événement très français, pour ne pas dire parisien (75 pour-cent du public serait issu de la capitale), trouverait peut-être son public! Ici, on n’attend pas d’Américains venus en jet privé comme à Bâle. On vend à des gens du cru venant dépenser ce que le fisc veut bien leur laisser. On cause en dizaines de milliers d’euros, ce qui fait déjà beaucoup par rapport aux salaires moyens français.

Le calcul n’était pas mauvais. Dans la hiérarchie des foires mettant Bâle (à l’avenir bien compromis) tout en haut et juste en dessous la Frieze, la FIAC ou Art Cologne, Art Paris ne constitue même pas un événement national. Le calendrier en fait aujourd’hui le seul salon visible, après six mois de diète mondiale. Je veux bien qu’il existe le virtuel, dont une presse conditionnée (il n’y a rien de plus moutonnier qu’un journaliste) nous rebat les oreilles. Mais ce n’est pas la même chose. Avec l’ordinateur, vous êtes seul face à votre écran pour regarder, et très éventuellement acheter. Ici, il y a du monde coloré dans les allées. Vous reconnaissez des têtes. Avouez que c’est idéal pour cancaner «arty». Dire du mal des autres fait partie des plaisirs de la vie. Le salon vous offre toute latitude pour le faire sous les 45 mètres de voûte vitrée du Grand Palais. Une visite devient du coup tentante, même pour ceux qui boudent en temps normal Art Paris.

Plein malgré tout

La chose semble fonctionner à plein. Masqués, les Parisiens (et quelques autres) sont là à zonzonner d’un stand à l’autre. En dépit des défections, il en reste tout de même 112. Il eut du reste semblé difficile d’en mettre davantage. Interdit de louer les abords des murs, laissés tout sales, ce qui donne du coup une impression de paysage après la bataille. L’allée centrale a dû se voir élargie, façon autoroute. La sécurité sanitaire a empêché de placer des participants sur les balcons. Avouez que la pandémie a un côté «peau de chagrin» bienvenu. Il y a de la place pour tout le monde, sans que les œuvres flottent pour autant dans l’espace. Quelques gros poissons ont en plus mordu à l’hameçon, histoire de se montrer une fois au moins «pour de vrai» en 2020. Il y a ainsi Perrotin, un Gagosian à la française, et Jeanne Bucher-Jaeger, qui incarne depuis les années 1930 le comble de la respectabilité. Plus bien sûr la crème des participants habituels d'Art Paris, de Claude Bernard à Nathalie Obaldia en passant par Daniel Templon ou Patrice Trigano...

A l’arrivée, le visiteur se trouve face à une foire sans fla-flas prestigieux, mais dont beaucoup de stands tiennent à peu près la rampe. C’est très parisien, mais aussi un peu provincial. Certains participants arrivent de Saint-Paul de Vence, de Marseille ou de Montpellier. Présent quai Voltaire, Taménaga amère avec lui le Japon. Perrotin a des pieds dans tout le Sud-est asiatique. C'est presque un mille-pattes. Et il y a tout de même de vrais étrangers. HAN de Séoul. Lukas Feichtner de Vienne, qui présente quelques Hermann Nitsch semblant dégouliner de sang. Azueta arrive lui de Barcelone, ce qui complète l’hommage donné hors-commerce (enfin, apparemment) à la Péninsule ibérique. Spazio débarque de Venise.

Peinture et dessin

Et qu’est-ce que le visiteur voit, avec tout ça? Avant tout de la peinture et du dessin, les installations étant désormais vouées aux musées, puis généralement à la poubelle. Nous sommes souvent dans l’hyper-figuratif. Il y a des jeunes très virtuoses, dont Laurent Gapaillard (40 ans tout de même!) chez Daniel Maghen. Voilà qui contraste avec les mosaïques infantiles d’Invaders, présentées par Ange Basso, qui valent aujourd’hui la peau des fesses. J’ai aussi noté de la photo. Enorme puisqu’elle se veut plasticienne. Et des stands, dont celui de Bert, montrant en format normal des modernes et non des contemporains. Quelques «solo shows» font bien dans le paysage. J’ai ainsi remarqué les objets en argent de Goudji chez Capazza. Ils possèdent leurs fervents. Du beau travail, aux antipodes des toiles de Robert Combas chez Perahia ou d’Hervé di Rosa chez Art to Be. Il en faut pour tous les goûts. Cela dit, Combas me semble tout de même une tendance d’arrière-combat!

(1) «Le rouge et le noir» de Stendhal, bien sûr!

Pratique

«Art Paris, 22e édition», Grand Palais Paris, entrée avenue Winston-Churchill, Paris, jusqu’au 13 septembre. Site www.artparis.com Ouvert de 12h à 20h.

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