Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Art Basel" se déroule depuis mardi comme si de rien n'était. Ou presque. Suivez le guide

Il y a autant de galeries que d'habitude. Les amateurs sont venus nombreux, même s'il manque les Asiatiques et si les Américains se révèlent moins nombreux.

"Art/Basel". L'image canonique avec à gauche le bâtiment des Herzog & DeMeuron et à droite la bonne vieille Messe.

Crédits: Art/Basel.

Bâle, c’est toute une affaire. Vous arrivez sur le Messeplatz (place est masculin en allemand). «Art/Basel» commence cette année au Stand Covid. Un test rapide pour les réfractaires au vaccin. Le contrôle des passeports sanitaires des autres. Les bras gagnants ressortent avec un ruban noir, plombé au poignet. Ce sésame permet de continuer. Je peux ainsi monter au bureau de presse pour chercher une accréditation faite à l’avance, et pour laquelle j’ai dû montrer patte blanche. J’aurai le droit d’entrer à partir d’une heure précise. On n’est pas à «Art/Paris», qui vient de triompher avec 72 000 visiteurs en quelques jours. Là, j’avais reçu mon invitation et mon badge avec un mot aimable par la poste…

Soyons justes. En attendant l’heure fixée, je pourrais faire quantité d’autres choses à Bâle. Organisée depuis la première fois depuis juin 2019, la «plus grande foire du monde d’art contemporain» l’est aussi sur le plan quantitatif. A côté de la grande halle, il y a celle abritant «Art Unlimited» (dont je vous parle dans un article suivant immédiatement celui-ci). En face se tient «Miami Basel Design» sur deux étages. Un peu plus loin se trouve «Liste», la foire des émergents, qui logeait naguère dans l’ancienne brasserie Warteck. Se déroulent autrement les «Bourses fédérales». Elles gagneraient selon moi à se montrer à n’importe quel autre moment de l’année. «Photo-Basel» pointe le nez. Il se voit autrement de tout en ville, de l’autre côté du Rhin. Cela va des impressionnistes à vendre aux enchères chez Bailly & Beurret à de l’art tribal je ne rappelle plus où. Il y a, comme ça, des moment où le cerveau se refuse à en enregistrer davantage.

Trois jours de vernissages

Le moment se profile. A quinze heures, le mardi 21 septembre, c’est l’heure de la presse. Enfin, la mienne. Au bureau, à mon grand étonnement, je n’ai croisé le matin aucun collègue. Pour les journaux généralistes, l’événement se voit annoncé à l’avance, mais finalement peu «couvert». Je franchis un contrôle de sécurité avant de pouvoir montrer mon bracelet. J’ai un QR code sur l’accréditation en plastique à faire cliquer le moment voulu. Et c’est parti! se trouve visiblement à l’intérieur davantage de monde que craint, mais moins qu’espéré. Aucuns Asiatiques. Des Américains, mais pas beaucoup. Manque notamment le lot habituel de vieillards cacochymes en compagnie de leur troisième ou quatrième épouse. Les gens se connaissent peu entre eux. Normal! Il y a cette fois trois jours de vernissages, la part du public ayant régressé à trois jours également. Une chose qui a permis d’augmenter le montant des billets. Quatre-vingts deux francs le tarif AVS et 95 francs pour les moins de 65 ans, qui dit mieux?

Surprise. Les stands sont à la même place qu’il y a deux ans. Le parcours commence donc avec la Fondation Beyeler, suivie du méga-stand d’Helly Nahmad. Comme ce dernier expose toujours, à quelques virgules près, les même Miró et les mêmes Picasso de la fin (soyons justes, il y a aussi là cette année un très beau Kandinsky), je me retrouve en terrain connu. J’éprouve du coup l’impression d’avoir vu l’édition de 2020, qui n’a pourtant jamais existé. Une impression qui subsistera pendant tout mon périple. Un vrai parcours du combattant! A «Art/Basel», il y a environ 300 stands, répartis sur deux étages. Au bout de deux heures, une impression de monotonie s’installe, ce qui n’est pas le cas à la TEFAF de Maastricht. Avec l’art contemporain, les choses ne varient pas tant que ça. Ceci d’autant plus qu’en cette année prudente, les marchands ont renoncé aux grandes installations «qui en jettent» au profit de tableaux plus facilement vendables.

Catégorie "A" et Série "B"

Le rez-de-chaussée demeure en principe réservé aux marchands stars. Ceux qui pratiquent des prix à six, sept ou parfois huit chiffres. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. Au premier étage, je vais tout à l’heure découvrir Perrotin de Paris et Continua de San Giminiano. Deux poids lourds du marché. Les artistes montrés se révèlent souvent les mêmes. Il n’existe pas tant de stars que cela, même si d’aucuns tentent de faire passer les vessies pour des lanternes. Ce qui fait la différence, c’est la qualité et la dimension. Elles vous font passer de la catégorie «A» à la série «B». Si Van de Weghe expose un énorme Basquiat, au prix stratosphérique, un de ses concurrents n’a qu’un dessin de l’Américain, étrangement placé dans un cadre doré. Mieux vaut, afin d’éviter les comparaisons fâcheuses, miser sur l’originalité. Chez les modernes, Lahumière propose ainsi Jean Dewasne ou Auguste Herbin. Ces seconds couteaux produisent tout leur effet. Enfin du différent!

Véronèse, plus Jeff Koons à Bâle. Photo Jeff Koons, galerie Pace, 2021.

Autrement, c’est le jeu des devinettes. Trouver le nom des auteurs sans avoir besoin de lire les cartels. Peu de chances de de tromper… Ici, c’est bien la vraie «Marylin sautant» de Mimmo Rotella, qui faisait il y a quelques fois l’affiche de l’exposition de l’Hermitage lausannois sur le cinéma. Là (nous sommes ici chez Laudau), vous avez effectivement sous le nez l’un des plus beaux Derain fauves. Là encore (nous voici au stand de Skarstedt), vous regardez sans aucun doute l’énorme «Couteaux» d’Andy Warhol. L’évidence se confirme avec des artistes moins connus. David Zwirmer montre pour de bon l’un des plus beaux Neo Rauch, un artiste que j’aime beaucoup. Là enfin, ces points noirs sur papier sont typiques de de Pierrette Bloch. Comme souvent sur le marché de l'art, la Française fait carrière de manière posthume. On l’a modestement connue à Genève chez Rosa Turetsky. La voici à Paris (et ailleurs) grâce à Karsten Greve. Notez que ce n’est pas mon plus grand ébahissement à Bâle. Celui-ci, je l’ai eu chez Nagy. L’Anglais expose aux côtés d’Egon Schiele et de Christian Schaad le Genevois Emile Chambon. Eh oui! Quelqu’un d’invendable à Genève même…

L'année sans Alice

Certains marchands ont conçu des ensembles, ce qui rallume l’intérêt. C’est le cas de Tornabuoni de Florence, qui rend hommage à Enrico Castellani, l’Italie moderne ayant trouvé sa place sur le marché international. Un petit stand propose quelque part des œuvres sur papier de René Magritte. Mais je me retrouve vite pris dans la noria des galeries célèbres, de Lisson à Maria Goodman en passant par Templon et Pace. Là au moins je ne suis pas dépaysé. Il me faut pour cela attendre le premier étage, où j’arrive déjà épuisé. Nous voilà dans le plus expérimental. Les noms apparaissent exotiques. A retenir. Certaines pièces interpellent, séduisent ou consternent. Les amateurs consciencieux referont ici demain un tour la tête fraîche et les pieds remis à neuf.

Cela dit, peu de gens sont assez riches ou suffisamment disponibles pour passer la semaine dans une ville où les hôteliers ont augmenté pour l’occasion leurs tarifs de manière assez scandaleuse. Les affaires se font sur les deux premiers jours des vernissages. L’événement, en ce mois de septembre 2021, tue l’événement par surabondance. Un clou chasse l'autre. Que retenir du coup de l’édition 2021? Ah oui, une chose sur le plan de l’histoire de la foire! Ce devait sans doute être la première fois depuis 1970 qu’Alice Pauli n’était pas là. Mais il est vrai que la Lausannoise s’apprête à fêter ses 100 ans.

Pratique

«Art/Basel», Messe, Messeplatz, Bâle, pour le public du vendredi 24 au dimanche 26 septembre. Tél. 058 206 32 54 ou 058 206 26 90, site www.artbasel.com Ouvert de 11h à 19h.

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