Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Que voir aux "Rencontres"? Mon libre choix en sept propositions

Crédits: Paz Errázriz/Rencontres de la photographie, Arles

Choisir, c'est élaguer. Choisir, c'est éliminer. Le premier tri reste facile. On remplit la poubelle. Le second se révèle moins aisé. On aime simplement moins. J'ai cependant décidé de m'arrêter à sept coups de cœur pour Arles. Sept demeure un chiffre magique. Il n'y a donc pas eu de place pour d'autres expositions ayant par ailleurs séduit la presse. Je pense à Joel Meyerowitz et à ses photos de rues des années 70. Je songe à Niels Ackermann, dont j'ai déjà loué le «Looking for Lenin». J'aurais aussi pu faire une place à «Fifty-fifty» de Samuel Gratacap, sur les immigrés venus de Libye, qui aurait sans doute davantage été à sa place lors de «Visa pour l'image» de Perpignan, un festival qui se déroulera cette année du 2 au 17 septembre. Mais c'est comme ça. 

Paz Errázuriz. Elle est née en 1944 à Santiago du Chili. Retenez le lieu. Pensez à la date. Paz a produit une grand partie de son œuvre sous la dictature du sinistre Pinochet. Une prouesse quand il fallait cacher ce qu'on appelle maintenant «une sensibilité de gauche». Longtemps fidèle au noir et blanc, Paz se situe toujours du côté des paumés et des marginaux. Même ses boxeurs ne sont pas des battants. Ses dormeurs ont du coup un air de clochards. Ses hôpitaux ressemblent à des prisons. Ses travestis ont franchi plusieurs lignes de démarcation. Le tout se voit montré sans ostentation ni misérabilisme. L'artiste reste tout empathie. Aujourd'hui, elle travaille en couleurs dans le même style, comme le prouve la série «Poupées», prise dans un bordel à la frontière du Chili et du Pérou. 

Dans l'atelier de la mission photographique de la DATAR. Depuis la «Mission héliographique» de 1851, la France aime à rassembler des artistes autour d'un thème patrimonial ou géographique. Pour fêter ses 20 ans, la Délégation à l'aménagement du territoire a donc passé une commande en 1983 sur le thème du paysage, réunissant au final 29 artistes. Vu son retentissement, alimenté par des polémiques, les officiels s'avouant choqués par les images tandis que le public approuvait le constat, le projet s'est maintenu bien vivant jusqu'en 1989. Arles remet aujourd'hui une mission devenue historique dans son contexte. C'est aussi l'occasion de sortir des cartons d'autres clichés que les plus connus, et ce en collaboration avec la Bibliothèque nationale. 

Gideon Mendel. Le changement climatique ne se limite pas à la montée du mercure dans les thermomètres, avec ce que cela suppose de sécheresses. Il provoque aussi des inondations partout dans le monde. Né en 1959, l'Africain du Sud Mendel a ainsi fait le tour de la Planète afin de photographier les gens dont l'environnement s'était retrouvé sous les eaux. Il en propose des portraits «in situ», avec des mines à la fois étonnées et résignées. Il filme les secours, avec une vie reprenant très vite dans des sortes de Venise accidentelles. Plus les lieux. Plus les photos de famille, effacées par l'élément liquide. Un magnifique travail, simple et digne. Le visiteur va ainsi de l'Angleterre au Nigeria en passant par la Thaïlande. Nul ne peut se dire à l'abri du danger. 

Christophe Rihet, Road to Death. Apparemment, les photos accrochées n'offrent aucun intérêt. Ces sont des paysages vides, avec le motif récurrent de la route. La longueur des étiquettes invite du coup à la lecture. A chaque image correspond un accident mortel, impliquant un homme ou une femme célèbre. Le «crash» lie ainsi Jackson Pollock à Grace Kelly, James Dean à Coluche, Lady Di à Jayne Mansfield. C'est leur sortie mythique de la scène, avec une sorte de modernité. Rihet nous raconte des histoires, dont la plus étonnante reste celle de Fernand Reynaud. Par peur de la mort, le comique français s'était offert une Rolls comme char d'assaut. La voiture, devenue folle, c'est écrasée contre le mur d'un cimetière. Voici ce qu'on appelle de l'humour noir. 

Rencontres à Réattu. Fondé au début du XIXe siècle, le Réattu fut le premier musée du pays à se passionner pour le 8e art. C'était en 1965. Un lustre avant les «Rencontres», qui connaissaient ainsi leur préhistoire L'institution en conserve une magnifique collection essentiellement faite de dons, que complètent chaque année les images laissées par leurs auteurs au festival. De cette ruche, Andy Neyrotti a fait son miel. Le commissaire a travaillé par associations d'idées, mêlant classiques et contemporains. Il se révèle ainsi éclairant de voir l'un à côté de l'autre des curés de Mario Giacomelli (1962), la bonne sœur et le taxi de Marc Riboud (1953) et la belle image de Jean Dieuzade (1956) montrant un prêtre descendant un interminable escalier de Gérone. Dès le 16 septembre, l'institution présentera en outre les peintures de Jacques Réattu (1760-1833). 

Alex Majoli, Titanic. Olympus fait partie des partenaires d'Arles depuis dix ans. La maison d'appareils photographiques donne des cartes blanches. Elle est allée cette fois à l'Italien Majoli, qui fait partie de l'agence Magnum. Avec «Titanic», ce dernier entend prouver que notre monde est bien en train de couler. Parfois au propre, comme les immigrés clandestins. Il y a en fait ici trois sujets entremêlés, dans un accrochage ultra-serré tenant du retable: les migrants, leur accueil et la montée des extrêmes droites. Il s'agit d'un travail volontairement théâtral, avec des visages et des gestes ressortant des fonds noirs grâce à des éclats de flash. Avec ces œuvres évoquant des photos de films italiens sociaux des années 60, Majoli interroge notre perception des événements. Jusqu'à quel point jugeons-nous réelle une vérité aussi dramatique? Attention! Jusqu'au 27 août seulement. 

Le spectre du surréalisme. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois. Le Centre Pompidou fête ses 40 ans avec 40 expositions à travers la France. Arles ne pouvait y échapper. Karolina Ziebinska-Lewandowska a certes puisé dans les collections surabondantes du musée. Mais elle ne s'est pas contentée d'une perspective historique, comme Beaubourg n'a naguère faire sur le même sujet avec «Explosante fixe». Toutes les périodes se voient mêlées jusqu'à aujourd'hui, alors que le mouvement semble mort et enterré. «Der Lauf der Dinge», le film de Fischli et Weiss relève ainsi selon l'historienne du surréalisme, tout comme l’œuvre d'Erwin Wurm. Il se voit donc projeté entre des images de Magritte photographe-amateur ou de Hans Bellmer. C'est un coup de jeune bienvenu pour un genre qui s'empoussière gentiment. Il est bon de savoir qu'on a des héritiers. 

Photo (Paz Errázuriz/Rencontres de la photographie, Arles): L'un des travestis protogrraphiés paar Paz sous la dictature de Pinochet.

Ce texte intercalaire suit immédiatement celui, plus général, sur les "Rencontres" d'Arles.

 

 

 

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