Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Les photos du Zurichois Karlheinz Weinberger font l'affiche

Crédits: Karlheinz Weinberger/Galerie Esther Woerdehoff/Rencontre d'Arles

Pour les Français regardant ses œuvres à Arles, il s'agit d'une révélation. Il en irait sans doute de même en Romandie, si l'Elysée daignait les présenter une fois (1). Karlheinz Weinberger constitue en revanche depuis longtemps une petite vedette dans sa Suisse alémanique natale, où il s'est vu découvert sur le tard. On peut considérer que sa notoriété a commencé en 2000, avec l'exposition «Halbstark» du Museum für Gestaltung de Zurich. L'homme avait alors 79 ans. Tout est ensuite allé très vite. Weinberger se retrouva à Los Angeles, à New York ou à Londres bien avant sa mort en 2006. Pas dans les musées les plus importants, bien sûr! Mais tout de même à l'intérieur de galeries parfaitement respectables.

Une photo de pompiste Esso par Weinberger, prise en 1958, fait aujourd'hui l'affiche des «Rencontres» d'Arles. Le distributeur d'essence y a la tête en bas, selon la nouvelle ligne graphique du festival, qui entend sans doute insinuer par là produire des accrochages renversants. Les images elles-mêmes se font un peu attendre. Le visiteur les trouve au Magasin électrique, tout au fond des anciens ateliers SNCF. Il y a là, sélectionnées par François Cheval, des pièces représentant l'ensemble de ce qu'il est difficile de qualifier «une carrière». Des tirages qui commencent à se répandre parmi les collectionneurs. Si les négatifs sont bien déposés à la Schweizerische Sozialarchiv (après tout, pourquoi pas?), les droits ont été acquis en 2015 par la galeriste suisse Esther Woerdehoff, qui possède une antenne à Paris. Weinberger subit donc, de manière posthume, ce qui est arrivé de son vivant à Arnold Odermatt, le policier nidwaldien qui photographiait de manière pour le moins décalée des accidents de voiture. Une mise en vedette. Une commercialisation.

Du côté des marginaux 

Si Odermatt restait du bon côté de la loi, Weinberger a pour sa part toujours côtoyé des marginaux. Longtemps chômeur (un véritable exploit dans la Suisse du boom économique des années 1950!), le Zurichois a travaillé comme magasinier chez Siemens de 1955 à 1986. Une sorte de camouflage. La vraie vie de cet homme se situait dans ses moments de loisirs. Karlheinz affirmait du reste "exister du vendredi soir au lundi matin". Homosexuel, il a commencé à produire sous le nom de Jim des images pour «Der Kreis». De quoi s'agissait-il là? D'une publication confidentielle destinée aux milieux gays (le mot n'existe pas encore) de l'époque. Le magazine n'avait rien de clandestin. Il demeurait cependant distribué aux seuls abonnés. Pas de vente en kiosque. Le libéralisme helvétique gardait ses limites. Je précise cependant qu'un club homosexuel parfaitement légal fonctionnait à Bâle depuis les années 1940. Rien à voir avec la prohibition et les possibilités d'emprisonnement britanniques. 

Weinberger photographia ensuite des ouvriers un peu dénudés sur les chantiers. Des marginaux eux aussi, vu qu'il s'agissait de saisonniers. Il est ici permis de penser (en moins esthétisant) aux paysans romands posant pour l'objectif du poète vaudois César Roud. Puis vint la grande découverte, en 1958. L'Alémanique croisa les premières bandes de «Habstarke», équivalents germaniques des blousons noirs. Il se lia avec leur membres, dont beaucoup venaient poser dans le studio improvisé par Weinberger dans son appartement de la Elizabethenstrasse. Il faut dire qu'ils avaient tout un attirail à montrer, des écrous fermant leurs braguettes aux énormes ceinturons ornés d'une photo d'Elvis.

Brut et sophistiqué à la fois 

Le résultat restait alors confidentiel. Weinberger poursuivit avec les motards, les prostitués et les rockers. Tout demeurait basé sur la confiance réciproque. Pour certains, ce n'était qu'une étape de la vie. Un film d'Adrian Winkler montre ce qu'étaient devenus les modèles au début des années 2000. Un seul restait en l'état. Les autres s'étaient sérieusement embourgeoisés. Ils évoquent du coup sur l'écran une sorte de «bon vieux temps». Il faut dire que la drogue restait encore loin. Certains des bars où se rencontraient les «clients» et «clientes» de Weinberger ne servaient même pas d'alcool. Il leur fallait aller le boire dehors. 

L'ensemble présenté à Arles se situe entre l'artistique et le social, avec quelque chose de brut et de sophistiqué à la fois. Il y a chez l'auteur un indiscutable regard. Calme. Posé. Respectueux. Weinberger ne juge jamais. Il a plutôt tendance à valoriser l'exotisme culturel qui se fait jour à une époque s'y prêtant peu. Pensez que seuls deux magasins de Zurich acceptaient alors de vendre des jeans, tant le tissu avait mauvaise réputation! La norme demeurait la cravate pour les garçons et la jupe pour les filles. Il en ira ainsi jusqu'au milieu des années 1970.

Etonnement français

Le fait de se montrer rebelle, qui passe aujourd'hui pour une qualité, faisait donc l'exception. Que la chose ait pu se produire en Suisse demeure interloque cependant nos amis français. Il n'y a qu'à lire leur presse, pour laquelle Weinberger forme un sujet en or ("Le Monde" vient de donner son grand article). Il est question de «Suisse totalement inattendue» pour «Le Point», de «Suisse masculine et provocante» pour «L'Express». Que voulez-vous? Notre pays restera éternellement pour nos voisins celui du calme, de la propreté, du respect des autorités et du conformisme...

(1) Bon, d'accord, il y en a eu quelques-unes dans le cadre de l'exposition "Contreculture:ch". Mais ce n'était pas la rétrospective désirable.

Pratique 

«Rencontres de la photographie, 48e année», Arles, Magasin Electrique, jusqu'au 24 septembre. Tél. 00334 90 96 76 06, site www.rencontres-arles.com Ouvert tous les jours de 9h30 à 19h.

Photo (Rencontres d'Arles): Le pompiste photographié par Karlheiz Weinberger en 1958. Il a la tête en bas sur l'affiche.

Ce texte est suivi d'un autre sur Annie Leibovitz à Arles.

Prochaine chronique le mercredi 16 août. Archéologie à Vicence. Un petit saut en Vénétie.

 

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