Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/La Fondation Vincent van Gogh révèle l'Américaine Alice Neel

Crédits: Succession Alice Neel/Fondation Vincent van Gogh, Arles

En 2014 ouvrait la Fondation Vincent Van Gogh d'Arles. Une initiative supplémentaire de la famille Hoffmann. La chose occupe deux bâtiments anciens, luxueusement refaits avec un portail «arty» signé Bertrand Lavier. Il s'agit bien de montrer que le regard porté sera celui du XXIe siècle, et non celui du XIXe. On se veut ici projeté vers l'avenir. Le futur fait désormais plus chic que le passé. 

Bien sûr, Van Gogh reste tout de même au programme! L'institution privée, que dirige l'Alémanique Bice Curiger, propose ainsi cet été huit toiles du Néerlandais, dont six proviennent de la Fondation Bührle, elle aussi zurichoise. L'industriel a acquis durant sa vie treize œuvres de l'artiste, dont certaines ont fini chez ses héritiers directs. Notons que la plus célèbres d'entre elles n'est pas là. «Le Semeur» se trouve à l'Hermitage de Lausanne, qui présente cette année la Fondation Bührle. Impossible de se démultiplier à l'infini...

Une vie marginale 

Le gros morceau estival 2017 reste cependant ici la rétrospective Alice Neel (1900-1984), coproduite avec Helsinki et La Haye, où elle a déjà passé, et Hambourg, où elle se rendra cet automne. Une initiative courageuse. Personne ne connaît la dame en Europe, en dépit d'un ou deux tableaux appartenant à la Tate Modern. Marginalisée par une vie erratique, Alice n'a été que tardivement découverte que dans les années 1960, alors qu'elle se rapprochait de la «Factory» d'Andy Warhol. Sa renommée a par la suite beaucoup dû aux cercles féministes, qui prennent leur essor dans les années 1970. 

Née dans une famille modeste, cette provinciale a commencé par vivre à Cuba, où elle s'était mariée. Deux enfants. Un échec final. Le retour à New York. Une dépression grave. Durant la Grande Dépression (économique, celle-là), Alice travaille avec des heurts continuels pour la Work Project Administration, une organisation tenant un peu du caritatif. En 1938, chargée de deux nouveaux enfants de deux pères différents, elle s'exile à Spanish Harlem. Un déménagement qu'un des participants au film introductif qualifie de «suicide artistique». En peignant des marginaux émigrés, en quittant les quartiers officiels de la bohème, elle se coupe des milieux culturels. Pour ceux-ci, l'excentricité connaît des limites et le socialisme aussi. Car elle est très gauche, Alice Neel! Elle vit avec des communistes... A un certain moment, la femme se serait ainsi retrouvée contrainte de voler à l'étalage pour vivre, selon certaines sources biographiques non répercutées à Arles.

Une peinture très expressionniste 

L’œuvre n'offre par ailleurs rien de facile. Non seulement, il ne s'inscrit dans aucun mouvement à la mode, mais cette figuration dérange par son expressionnisme. Il y a un peu de Munch. Un rien de Dix. Du Suzanne Valladon aussi, avec notamment l'importance donnés aux cernes colorés entourant les figures. Et puis, il reste difficile de vendre les portraits qui sont parfois ceux de mourants... Il faudra les années 70 et 80 pour qu'un tel art se retrouve dans les normes acceptables. Puis un peu sacralisé. La rétrospective montée par Jeremy Lewison (environ 70 toiles) peut aujourd'hui espérer atteindre un large public, même s'il faut tout de même aimer. 

Le parcours va curieusement à l'envers, commençant par la fin et terminant par les premières pièces conservées. La création d'avant 1940 apparaît en effet rare, l'un des compagnons de Neel ayant tout détruit dans des crises de rage folle. Aux gens connus (dont Andy Warhol nu) succèdent ainsi des anonymes, émigrés ou cubains. C'est fort, mais lourd et agressif. L'artiste n'a pas encore été gentrifiée en dépit du lieu muséal arlésien, pour le moins récupérateur.

Pratique 

«Alice Neel», Fondation Vincent van Gogh, 35ter, rue du Docteur-Fanton, Arles, jusqu'au 17 septembre. Tél. 00334 90 93 08 08, site www.fondation-vincentvangogh-arles.org Ouvert tous les jours de 11h à 19h.

Photo (Succession Alice Neel/Fondation Vincent van Gogh, Arles): Alice Neel au milieu de ses oeuvres, vers 1940.

Ce texte intercalaire suit immédiatement celui sur "Le luxe dans l'Antiquité" au Musée de l'Arles antique. 

 

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