Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Jacques Réattu jouit enfin chez lui de sa grande rétrospective

Crédits: Musée Réattu, Arles 2017

C'est une exposition de peinture, bien sûr, mais elle raconte aussi l'histoire d'une vie. Jacques Réattu (1760-1833) a connu la fin de l'Ancien Régime et les soubresauts révolutionnaires. S'il se met au chômage technique à Arles sous l'Empire, l'artiste reprend ses pinceaux sous la Restauration. Vient ensuite le temps de l'oubli, même si un musée porte son nom depuis le don de sa fille en 1868. Il faudra les travaux d'une historienne de l'art allemande, Katrin Simmons, pour sortir l'homme du purgatoire. Son livre paraît en français chez Arthéna fin 1977. Une génération plus tard, Réattu se retrouve, mais partiellement, au Musée de la Révolution de Vizille. Nous sommes en 2006. Son musée arlésien, qui conserve la quasi intégralité de sa production, semble alors encore se désintéresser de sa postérité. Il s'y accomplit en réalité un travail de coulisses. Presque tout doit se voir restauré en vue de l'actuelle rétrospective, proposée dans deux lieux différents avec le label «d'intérêt national». 

Un peu de biographie pour commencer. Jacques est le fils adultérin de Guillaume de Barrère de Chateaufort. Ce noble, bon artiste amateur (on peut en juger dans l'exposition) s'est mis en ménage avec la sœur de son ami, le peintre Antoine Raspal (qui jouit en ce moment d'une autre rétrospective au Réattu). Impensable de l'épouser! Outre la différence de milieux, Guillaume est déjà marié, père de famille et le divorce n'existe pas en France. Il aura trois autres enfants de Catherine Raspal avant de mourir en 1775. L'homme a mis tout au point pour que son second ménage vive dans l'aisance. C'était sans prévoir le procès qu'intentera sa fille légitime. Catherine est morte depuis un an dans la misère quand elle remporte sa cause.

Prix de Rome 

Jacques, qui a pris le nom de Réattu, fait ses classes académiques à Paris chez Julien de Toulon (également représenté aux murs). C'est un élève doué. Travailleur. Il échoue de peu au prix de Rome en 1788 et le remporte en 1790. Il doit cependant soigner son frère malade. Le débutant arrive, «dans un fichu moment» comme il l'écrit à un correspondant, dans la Ville éternelle. La France anti-cléricale fait peur. Le lauréat a onze mois de répit avant un exil forcé. Le temps de faire ses «envois» à Paris. Ce sera après la fuite éperdue. Les Français sont menacés au mieux de bannissement, au pire de mort. Le Provençal échoue à Marseille, bientôt en pleine Terreur. La gabegie est telle que la ville, soupçonnée de royalisme, est débaptisée. Il s'agit de «La Ville-sans-nom». 

En 1795, Jacques y décroche sa grosse commande. Un cycle de grisailles allégoriques vantant la vertus de la Révolution. Les toiles peintes doivent orner une église vouée à l'Etre suprême. L'artiste a beau aller vite. Le lieu a été rendu au culte catholique quand il a terminé. Réattu récupérera plus tard sept des huit peintures. Il en subsiste aujourd'hui six. Elle sont présentées, idée remarquable, dans l'Eglise gothique Sainte-Anne d'Arles avec leurs dessins préparatoires. Côté positif, la situation se calme en 1796. Réattu rentre dans sa cité natale. Il y pose peu à peu les pinceaux, découragé. Il faut imaginer le désarroi qu'ont connu après coup les artistes impliqués dans les travaux révolutionnaires. Réattu forme un peu le pendant arlésien de Jean-Pierre Saint-Ours à Genève (honoré par une grande exposition en 2015) ou de Philippe-Auguste Hennequin à Lyon.

Un homme d'affaires 

Une nuance de taille, cependant. Le Provençal est riche. Il se révèle homme d'affaires. Devenu un gros propriétaire terrien, il produit de l'huile d'olives, du blé, du fourrage et des vers à soie. Le notable consacre vingt ans de sa vie à ses nouvelles activités avec une unique fille, Elisabeth, née d'une union elle aussi illégitime. Puis vers 1820, le métier le démange. Le peintre fait sa réapparition, postulant dans des concours pour des édifices publics. Il va ainsi décorer les théâtres de Marseille, de Nîmes ou de Lyon. Des ouvrages dont rien ne subsiste, sinon les esquisses. Un lieu de spectacle se voit souvent mis au goût du jour, quand il ne brûle pas. Réattu va même accepter une importante commande religieuse à Beaucaire. Mais après tout Hennequin, l'athée complet, finit bien ses jours en Belgique comme décorateur d'églises. Il lui faut bien vivre... 

Depuis la fin des années 1790, Réattu s'est aussi attelé à acquérir, morceau par morceau, l'ancienne commanderie des chevaliers de Malte, vendue en 1790 comme bien national. Il rachète les rares tableaux qu'il a vendus. Sa fille va hériter du tout. Sans enfants, celle qui avait passé pour l'incarnation de la beauté provençale, tenant en plus un salon littéraire, va donner l'ensemble à la Ville en 1868 contre une rente viagère. Une condition. Mettre son père en vedette. Il aura fallu du temps pour que cette demande soit vraiment exaucée. Ces dernières années, le visiteur voyait au plus deux ou rois Réattu aux murs, dont sa «Mort d'Alcibiade» inachevée ou l'étonnant «Prométhée élevé par le Génie et protégé par Minerve dérobe la foudre au Ciel», dont les personnages semblent faire du trampoline à partir d'un gros nuage gris. Avec Réattu, on reste dans les sujets complexes, mais nobles.

Nombreux rapprochements

Pour l'actuelle exposition, l'équipe du Réattu ne s'est pas contentée de montrer sèchement le maître, beau peintre et magnifique dessinateur, préparant chaque figure par des académies et des études de draperies. Le commissaire Jacques Rouvier a procédé à des rapprochements, en plus de regroupements montrant par exemple quatre études presque similaires pour «Orphée devant Pluton et Proserpine». L'«Alcibiade» se voit ainsi mis à côté de celui signé Philippe Chéry et daté 1791. Même taille. Même dramaturgie. A-t-il vu le tableau de son confrère? Pour le Prix de Rome de 1788 (sujet «La mort de Tatius»), les perdants Réattu et Anne-Louis Girodet sont opposés au gagnant Etienne Garnier. Pour celui de 1790 (thème «Daniel faisant acquitter Susanne»), Réatu fait face au perdant Jean-Charles Tardieu. Le puzzle se met ainsi en place. 

Il faut courir voir à Arles l’exposions Réattu. Elle ne se répétera pas. Seule cette ville semble en mesure de la faire. C'est l'avantage et le désavantage des trop grandes concentrations d’œuvres. L'artiste en vaut la peine. L'exposition Raspal, sur laquelle je reviendrai, la complète parfaitement. Le bâtiment jadis habité par Réattu est superbe. On peut en dire autant de la cité, enfin dégagée de ses touristes.

Pratique

«Jacques Réattu, arelatensis, Un rêve d'artiste», Musée Réattu, 10, rue du Grand-Prieuré, Arles, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 00334 90 49 37, 58, site www.museereattu.fr Ouvert tous les jour, sauf lundi, de 10h à 18h.

Photo (Musée Réatu, Arles): "La mort d'Alcibiade", une immense toile finalement abandonnée par jacques Réattu.

Prochaine chronique le vendredi 20 octobre. Quelque chose sur la Fondation Beyeler à Bâle, qui fête donc ses 20 ans.

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