Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARLES/Des "Rencontres" de la photographie entre Iran et Colombie

Crédits: Siri Shiri/Rencontres de la photographie, Arles

Arrivé en train depuis Lyon ou Marseille sur le quai d'Arles, le visiteur occasionnel comme le festivalier de fond ne peut plus l'éviter du regard. Ce n'est certes pas celle de Babel, mais elle n'en pointe pas moins dangereusement dans le ciel d'une ville pourtant protégée par l'Unesco. Frank Gehry n'a pourtant pas encore transformé sa tour en miroir aux alouettes. Son revêtement brillant n'est posé que sur une infime partie de la structure de béton. Ce papier de chocolat géant servira de phare à la Fondation Luma, qui entend piloter la culture contemporaine. En traversant la gare, le voyageur redescend pourtant vite sur terre. Vigipirate a frappé. Prendre ici un train (ou même un billet) exigera dans l'autre sens une fouille des sacs et un passage à travers un portique de sécurité. C'est gardé-gardé!

Les «Rencontres» d'Arles, qui durent depuis bien des années déjà jusqu'à la fin septembre, et non plus jusqu'à la mi-août, en arrivent à leur troisième édition sous la houlette de Sam Stourdzé. Celui-ci a dû trouver de nouveaux lieux d'abri pour une partie des 40 expositions officielles, le «off» n'étant bien sûr pas de son ressort. Une bonne partie des anciens Ateliers SNCF se retrouvent occupés soit par le chantier, soit par LUMA elle-même, dont je vous parlerai bientôt. De la magie du lieu, découvert au début des années 2000, il ne reste par ailleurs plus grand chose. Tout a été briqué comme un pont de navire. Le site industriel abandonné s'est peu à peu transformé en une sorte de «loft» zurichois. Tout beau, tout neuf!

Des lieux bruts 

Aussi est-ce avec plaisir que l'amateur de photographie met un premier pied, non loin de là, dans l'improbable Maison des peintres ou à Croisière. La friche reprend enfin ici le pas sur le fric. Le spectateur marche au milieu des gravats dans des architectures précaires. La chose convient par ailleurs bien au reportage de Mathieu Pernot sur une famille gitane (qui squatte d'ailleurs les lieux) ou à l'inconfortable «Maison des Ballenesques» de Roger Ballen. Du genre train fantôme, cette dernière ne comporte pas de photos. Une tendance de l'année. Nombreuses sont les expositions montrant du film, de la vidéo ou des objets. Sans parler de la réalité virtuelle, bien sûr. Notons que cette dernière possède aujourd'hui son festival dans le festival, «VR». 

Peu de stars cette année, à part Audrey Tautou, qui se photographie elle-même comme une grande. La chose gène un peu à l'église des Trinitaires, qui a besoin d'une vedette pour vivre. Je ne risquerai effectivement pas à dire que l'Allemand Michael Wolf, un monsieur de 63 ans s'occupant d'urbanisme et de problèmes sociaux en Chine ou ailleurs, ait le format voulu en dépit d'une énorme installation faites de vieux jouets sortis de petites mains sous-payées. L'église Sainte-Anne a aussi renoncé aux grand noms (c'était l'an dernier Don McCullin) afin de présenter à la place un pays. C'est «Iran, année 38», qui illustre la manière dont le 8e art a vécu les décennies de la république islamique. «Illustre» est bien le mot. Peu de choses dépassent ici le document. Idem pour la plupart des nombreux accrochages voués à l'Amérique du Sud, ce continent où tout va si souvent mal, et en particulier à la Colombie. Fallait-il vraiment inclure la «photographie vernaculaire» de ce dernier pays, alors que la professionnelle ne vaut souvent pas tripette?

Pépites à dénicher 

Doit-on pour autant dédaigner la cuvée 2017? Evidemment pas! D'abord, le jugement reste affaire de goût et d'affinités. Ensuite parce que la ville demeure admirable, même si elle se gentrifie de manière désordonnée à coups de restaurants branchés (1), de galeries et de «barbers» rétros. Enfin chacun y dénichera ses pépites après un certain temps d'orpaillage. Il y a même de bonnes choses, parfois, dans le «off», qui se concentre il est vrai sur juillet.

Je vais donc vous donner mes coups de cœur, puisque j'ai un cœur comme tout le monde. Je réserve pour un autre jour la rétrospective du Suisse Karlheinz Weinberger, que vous ne connaissez peut-être pas, même s'il est mort reconnu en 2006. Il sera alors égalemnt question d'Annie Leibovitz à la Fondation Luma. D'autres articles sont prévus sur Arles, notamment pour les actuelles présentations de la Fondation Van Gogh et du Musée de l'Arles antique. C'est tout de même la ville provençale où il se passe des choses en matière de beaux-arts l'été avec un communiste français (Hervé Schiavetti) à la mairie et une milliardaire helvète (Maja Hoffmann) aux finances!

(1) Le prototype en est le machin carrelé blanc, avec grandes baies vitrées, situé à côté de mon hôtel. La chose s'appelle comme par hasard «Les sales gosses», les bobos restant des enfants gâtés. Hélas, un vendredi soir de temps sublime, je n'ai vu personne ni dans la salle, ni sur la terrasse. Serait-on ici au royaume des gentilles filles et des bons garçons?

Pratique

«Rencontres de la photographie, 48e année», Arles, partout dans la ville jusqu'au 24 septembre. Certaines expositions ferment cependant le 27 août. Tél. 00334 90 96 76 06, site www.rencontres-arles.com Ouvert tous les jours de 9h30 à 19h. Le catalogue est édité comme de juste par Acte Sud. Il est énorme, lourd, encombrant et cher. Mais bien fait. Ce pavé, à acquérir in fine, possède cependant le mérite de fixer des souvenirs par définition volatiles.

Photo (Rencontres de la photographie): L'image emblématique de la sélection iranienne. Elle est due à Sina Shiri.

Ce texte est immédiatement suivi par la liste de mes expositions préférées à (ou en) Arles.

Prochaine chronique le dimanche 13 août. Le Vaudois Olivier Christinat publie ses «Nouveaux souvenirs». Il s'agit encore de photographie.

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