Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Arles montre les Anglais de l'intérieur avec les photos de "Home Sweet Home"

Discrète, mais efficace, l'exposition dans le cadre de "Rencontres" donne à voir tout un pays, des années 1970 à aujourd'hui et toutes classes sociales confondues.

La communauté noire aujourd'hui. Elle avait aussi ses "homes" des années 1970.

Crédits: Amber, L. Parker Stephenson Photographs, "Rencontres" d'Arles, 2019.

«Home Sweet Home». Les trois mots se retrouvent écrits à l'envers sur l'immense tirage couleurs marquant à Arles le début de l'exposition de ce nom. Faut-il voir là une intention? Oui et non. L'accrochage entend certes montrer l'Angleterre jusque dans ses dysfonctionnements. Mais il s'agit aussi d'une vue prise de l'intérieur de la maison. La lecture de cette sentence est donc destinée aux deux messieurs sur le point d'entrer. Le spectateur distingue leurs souliers noirs. Il s'agit visiblement là d'une photo posée. Nous ne sommes pas, en dépit du sujet, chez Martin Parr. La commissaire Isabelle Bonnet a voulu présenter au public quantité d'artistes ayant produit au Royaume-Uni entre les années 1970 et aujourd'hui. Une grande traversée de l'Histoire, qui s'accélère toujours davantage, et des classes sociales, demeurant elles immuables en dépit des apparences. Quand Margaret Thatcher, alors au pouvoir, avait annoncé leur mort dans le pays, elle tenait un discours politique. Autant dire que la «Dame de fer» commettait un mensonge...

Autant l'exposition à l'Archevêché sur la «movida» espagnole des années 1970 apparaît spectaculaire mais superficielle, autant celle sur l'Angleterre des non-dits se révèle pertinente à la Maison des Peintres. Le lieu où se trouvent plusieurs des meilleures prestations arlésiennes de l'année. Il s'agit d'un accrochage sérieux, varié, argumenté et discret. Le côté britannique, sans doute. Et cela même si les Anglais manifestent davantage de fantaisie, d'extravagance parfois même, dans leur logis. Il suffit, pour en rester au haut de gamme, de consulter une fois par mois les revues de décoration sortant outre Manche. Il y a là bien plus de personnalité que dans «Côté Sud», «Côté Ouest», «Elle Décoration» et «Marie-Claire», où tous les intérieurs proposés finissent par se ressembler à force de minimalisme faussement chic et de design «vintage» revisité.

De Belgravia aux squatts

Il y a certes un peu d'aristocratique, ou plutôt de nouveau riche, dans «Home Sweet Home» grâce aux prestations de Karen Knorr sur «Belgravia». Le quartier le plus cher de Londres. Et parfois du coup le plus vulgaire. Mais, grâce aux choix d'Isabelle Bonnet, qui a voulu présenter des artistes peu connus sur le Continent, l'île entière a trouvé sa place. Il y en a une pour la classe moyenne, qui a éprouvé de la peine à survivre aux années Thatcher. Une pour ce que les Britanniques appellent en sociologues, mais sans trop de dédain, la «low middle class». Une sorte de Royaume-Uni d'en bas, aujourd'hui paupérisé. Une pour les vrais miséreux et même les squatters. Après tout, ces derniers ont aussi un chez eux, agencé d'une manière qui leur est particulière. Il y a du dandy chez le punk, même s'il ne s'en rend pas tout à fait compte. L'essentiel est d'avoir un lieu à soi. Une maisonnette si possible. L'un des personnages, sous une image présentée, déclare "ne plus posséder de véritable home depuis que ses parents se sont installés dans un appartement." Il avait alors douze ans.

Andy Sewell, "Rencontres" d'Arles 2019

La plupart des clichés montrés, et il y en a beaucoup sans que le public subisse pour autant une impression d'accumulation, sont extraits de séries importantes. Il y a une gravité à la August Sander (1) chez les artistes sélectionnés. Chacun a défini son thème. Délimité son terrain de chasse. Il s'est agi d'entreprises de longue haleine, avec des portraits parfois posés. Le reportage n'implique pas le «snapshot», ou instantané saisi au vol. Il y a parfois davantage de vérité dans une image à laquelle a participé le modèle. Un modèle dont il fallait par principe avoir obtenu l'autorisation. On n'entre pas comme ça chez les gens au pays d'Elizabeth II, même s'il suffit de payer pour visiter les palais de cette dernière. D'où parfois une empathie, même si quelqu'un comme Karen Knorr préfère visiblement maintenir une certaine distance.

Homogénéité qualitative

Impossible, bien sûr de citer tout le monde. Il y a pourtant une grande homogénéité qualitative sur les cimaises d'un lieu qui constitue aussi une Maison (des peintres, donc!). Je me contenterai donc de quelques noms, avec un sentiment d'injustice. Faut-il préférer John Myers, qui étudie la «middle classs», autrement dit la classe moyenne, ou les «Home Stories» d'Anthony Haughey (2), illustrant les années 1989-1990, autrement dit bientôt la préhistoire? Peut-on prétendre que les squats de Mark Cawson, qui relèvent selon moi plutôt de l'observation sociale que de la critique sociale, sont mieux ou moins bien que la communauté noire des années 1970 décrite par Neil Kenlock? Faut-il distinguer Ken Grant, parce qu'il a promené son appareil à Liverpool, ville longtemps sinistrée? Doit-on féliciter Colin Thomas d'avoir si bien montré une «low middle class» qui descend effectivement toujours plus bas? Ou convient-il plus simplement de se dire qu'à eux tous, ils composent à la manière un puzzle (mot d'origine britannique!) le portrait d'une nation en constante mutation?

"Home Series" (1992) d'Anthony Houghey. L'Angleterre d'en bas. Photo "Rencontres", Arles, 2019.

Changement... Le mot s'impose en effet! Le visiteur peut voir se construire les mammouths de béton «brutalistes» des années 1970 (que les architectes d'aujourd'hui vénèrent, mais allez donc comprendre un architecte!), puis assister à leur démolition. La douceur du home peut du coup se teinter d'amertume. «Notre vie avait pourtant bien commencé dans une de ces tours», explique un homme photographié devant ce qui est devenu un amas de gravats quarante ans plus tard.

(1) August Sander (1876-1964) avait entrepris dans les années 1920 une galerie de portraits posés, mettant en situation toute l'Allemagne de la République de Weimar.
(2) Un petit aveu. C'est Haughley qui m'a tout de même le plus impressionné.

Pratique

«Home Sweet Home», «Rencontres» d'Arles, Maison des Artistes, boulevard Emile-Combes, jusqu'au 22 septembre. Site www.rencontres-arles.com Ouvert de 10h à 19h30 ou 19h.

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