Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Arles montre en photos les "Corps impatients" d'Allemands de l'Est des années 1980

Seize artistes ont été réunis. Aujourd'hui dispersés, ils se trouvaient alors dans la marginalité, espérant souvent un départ pour l'Ouest. Une exposition magnifique.

Une culture de squats, très à l'écart du monde communiste officiel.

Crédits: Christiane Eisler, Rencontre d'Arles 2019.

Comme le temps passe... Cela fera trente ans, cet automne, que le Mur de Berlin est tombé. La chute devenait évidente depuis plusieurs mois. L'Allemagne de l'Est (ou RDA) était à bout de souffle. Des mouvements contestataires la secouaient de manière toujours plus violente. L'URSS de Mikhail Gorbatchev avait fait savoir que, cette fois, elle ne bougerait pas militairement comme à Budapest en 1956 ou à Prague douze ans plus tard. Elle avait déjà laissé faire la Lituanie, à la grand surprise de l'Occident. En fait, le bloc communiste entier vacillait. Il était au bord de l'écroulement. L'effet domino allait gagner en quelques jours de novembre jusqu'à la Roumanie. Là où la dictature restait la plus dure. Interloqués, les spectateurs allaient bientôt voir à la télévision le procès plutôt hâtif des époux Ceaucescu. Un film un peu flou, où le couple diabolique allait se retrouver exécuté en direct à la fin. Pour de la télé-réalité, c'était de la télé-réalité.

Si l'effondrement est souvent rapide, il met donc parfois des décennies (voire deux siècles comme pour l'Empire romain!) à se préparer. C'est à cette mort lente de la RDA, suivie fin 1990 par la réunification tout aussi incroyable de l'Allemagne, que convient aujourd'hui les «Rencontres» d'Arles. L'exposition s'intitule «Corps impatients». Elle regroupe seize photographes ayant œuvré entre 1980 et 1989. Une période de latence. Il allait se passer quelque chose. Le régime en place n'avait plus la rigidité et la solidité affichée au temps déjà lointain de Walter Ulbricht, écarté du pouvoir en 1971. Il lui avait fallu faire des concessions. Isolé, le pays avait signé en 1975 un accord international exigeant la mobilité des personnes. Une grosse contradiction par rapport au Mur, érigé en une nuit de 1961. Le gouvernement devait obéir, même de mauvaise grâce. Aux «Vopos» (policiers) tirant sur les fuyards, aux tunnels creusés par des candidats à l'immigration clandestine avaient succédé les fonctionnaires. Des années de formulaires à remplir et d'examens de dossiers. Puis un jour, le visa. Quarante-huit heures pour déguerpir vers l'Ouest.

Une salle d'attente

Vitrine à la fois de l'Occident et du communisme, dans la mesure où l'ex-capitale s'était vue favorisée des deux côtés afin de faire bonne figure, Berlin s'était donc mué en une sorte de salle d'attente. Intellectuels et artistes venaient y loger (ou y squatter) à l'Est en attendant la suite. Une situation à la fois morne et créative. En dépit de la censure, du manque de moyens, il semblait possible d'y faire des choses qui ne seraient certes jamais exposées, mais du moins réelles. Ainsi se sont retrouvés là des photographes, en général formés à Leipzig. La ville ou se trouvait l'unique école professionnelle. Ces gens avaient tout leur temps, ce qui leur permettait de concevoir des travaux anticonformistes de longue haleine dans un pays où régnait toujours officiellement le réalisme socialiste. Ils allaient donner, dans un noir et blanc en général dur, le reflet d'une autre RDA, prise entre le rock et le punk, la liberté sexuelle et les déviances, le chômage et les petits boulots. Une Allemagne très loin des cadres du Parti, des voitures Trabant et des magasins d'Etat. Notons que ce pays aujourd'hui évanoui donne toujours à certains une «ostalgie»...

"Le sommeil éternel" de Rudolf häfer, qui photographiait sas trop d'autorisations des cadavres. Photo Rudolf Schäfer, Rencontre d'Arles 2019.

Produits par des hommes et des femmes (beaucoup de femmes, alors que la photo restait alors très masculine) aujourd'hui dispersés, ces travaux se retrouvent aujourd'hui regroupés par la commissaire Sonia Voss. La réunion de ces talents, aux inspiration en apparence différentes, fait sens. C'est toute une époque, faite d'attentes et d'incertitudes, qui se retrouve sur le murs un peu trop proprets de la Mécanique Générale des anciens ateliers SNCF. Il s'agit bien là, comme on disait à l'époque, des «voix dissidentes». Les «corps impatients» sont du coup à prendre au sens le plus large. Il y a ceux des individus, qui ne veulent plus simplement appartenir à l'Etat. Je signalerai ainsi les «Aktportäts», ou portraits dénudés, de Gundula Schulze. Il faut aussi tenir compte du corps social. Arles réserve une large place au travail d'Ute Mahler intitulé «Zusammenleben», soit «vivre ensemble». N'oublions pas enfin l'enveloppe charnelle. Avec «Der ewige Schlaf», ou «le sommeil éternel», Rudolf Schäfer nous montre les cadavres de la morgue. Un cycle qui anticipe sur celui d'Andres Serrano. En moins racoleur.

Un film pour raconter une vie

Il fallait lier la gerbe dans une exposition avare en contextualisations historiques. C'est fait avec un film remarquable, où Tina Bara monte et montre environ 400 de ses photos. Il lui faut le temps de raconter toute une histoire. La sienne. Ses difficultés avec la RDA officielle. Les fêtes marginales dans des squats. Les photos tirées un peu clandestinement (de l'avantage du noir et blanc..) et enfin son départ. Comme d'autres, pour utiliser la formule qui revenait alors souvent, elle a «voté avec ses pieds» après avoir épousé un Allemand de l'Ouest. Un type qu'elle connaissait un peu. «Je l'aimais bien et mes amis le trouvaient sympathique.» Tina raconte tout cela sans pathos. Sans rancune. Sans regrets. La réunification de 1990 empêchait du reste tout règlement de comptes. Même avec la STASI, ou police secrète. «Corps impatients», c'est juste du passé. Un peu encombrant, tout de même.

La liberté sexuelle vue par Gundula Schulze. Photo Gundula Schulze, Rencontre d'Arles 2019.

Il serait bon qu'une exposition aussi remarquable ne s'arrête pas à Arles. Elle mérite d'autres étapes. Existent en Suisse plusieurs lieux pour la photographie. «Corps impatients» y serait plus à sa place que bien des choses qui s'y trouvent en ce moment. Comme le titre le suggère, le 8e art, cela ne reste pas uniquement du concept. C'est avant tout de la chair.

Pratique

«Corps impatients», «Rencontres» d'Arles, Anciens Ateliers SNCF, chemin des Minimes, Arles, jusqu'au 22 septembre. Site www.rencontres-arles.com Ouvert de 10h à 19h30 ou 19h.

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