Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ARCHITECTURE/IM Pei, l'homme de la Pyramide du Louvre, a 100 ans

Crédits: AFP

L'architecture conserve apparemment, du moins si l'on a su bâtir une carrière. Oscar Niemeyer est mort en 2012 quelques jours avant ses 105 ans. I.M. Pei a fêté son siècle, d'une manière si discrète que l'événement a failli m'échapper, le 26 avril. On connaît surtout chez nous de cet homme, né à Canton en 1917, la Pyramide du Louvre. Il faut dire que sa construction a fait couler bien plus d'encre (on n'avait pas encore passé de manière générale à l'ordinateur) que vous pouvez l'imaginer dans les années 80. Il fut un temps où une campagne de presse, menée bille en tête par «Le Figaro», avait créé un front de 90 pour-cent d'opposants, selon les sondages, à cette «défiguration» d'un monument national! 

L'homme sort, mais très indirectement, du Bauhaus, fermé à Berlin dès 1933. Après avoir passé par le Massachusetts Institute of Technology, à l'enseignement traditionnel, il devient à Harvard dans les années 1940 l'élève de Walter Gropius et de Marcel Breuer, après avoir émigré à 17 ans aux Etats-Unis. Le débutant travaille ensuite pour le promoteur William Zeckendong avant de former en 1954, date de sa naturalisation américaine, son propre cabinet. Ce dernier s'étoffera pour devenir la Pei Cobb Freed & Partners, aujourd'hui mondialement connue. Et cela même si une architecture désormais starifiée a fait apparaître d'autres noms plus juvéniles, pour autant qu'on puisse qualifier de jeunots Jean Nouvel ou Renzo Piano.

En Orient et en Occident 

Pei doit à ses origines d'avoir œuvré tant en Occident qu'en Chine, au moment où celle-ci s'est rouverte. Il s'agit en général de grosses choses. L'artiste (les architecte sont des artistes après tout) ne donne pas dans la miniature. On retient surtout de lui les créations des années 1970 (1), 1980 et 1990. Je citerai la JFK Presidential Library & Museum de Boston (1979) ou les 305 mètres de la JP Morgan Chase Tower de Houston (1982). Curieusement, sa Bank of China de Hongkong (1990) mesure aussi 305 mètres. Comme ça, pas de jaloux! Il y a aussi le Rock & Roll Hall of Fame de Cleveland (1990). Plus récemment, Pei et ses nombreux assistants ont donné le Musée d'art islamique de Doha (2008), dont l'intérieur est de Jean-Michel Wilmotte, ou le Macao Science Center (2009). Tout cela se devait de se voir couronné par un Pritzker, l'équivalent dans ce domaine du Prix Nobel. Pei l'a reçu en 1983 à l'occasion de son extension du «Met» (comme Metropolitan Museum of Art) de New York. 

L'architecte a peu construit en Europe, même s'il a tardivement travaillé à Berlin ou à Madrid. L'affaire de la Pyramide se révèle d'autant plus remarquable. Alors éternel second de la politique française, François Mitterrand avait remarqué sa nouvelle aile de la National Gallery de Washington en 1978. Devenu président en 1981, il lui confiera en 1983 le Louvre. Sans concours préalable. Pei demeure alors inconnu sur notre continent, si ce n'est au travers de revues spécialisées. Le musée va connaître une fantastique extension en le vidant du Ministère des finances. Pei conçoit une entrée centrale en forme de pyramide. En verre. Le public (deux millions de visiteurs à tout casser par an à l'époque) entrait jusque là par une aile latérale, le centre la place étant occupé par un square vieillot où les chiens du quartier allaient consciencieusement pisser le soir.

Réaction nationaliste et patrimoniale 

Le public s'est tout de suite gaussé du pharaon Mitterrand, qui lançait par ailleurs partout beaucoup de Grands Travaux, dont beaucoup ont effectivement mal tourné (l'Opéra Bastille, la Grande Bibliothèque...). Ceux-ci se voyaient invariablement confiés à des étrangers. D'où une réaction à la fois nationaliste et patrimoniale. En janvier 1984, Pei ne réussit même pas à s'exprimer lors de son passage devant la Commission supérieure des monuments historiques. L'objet reste pourtant d'une forme hyper classique. Rien de commun avec la Tour Eiffel en 1889! Quant au «Louvre séculaire», il a été construit pour sa plus grande part sous le règne de Napoléon III au milieu du XIXe... 

La construction, avec un verre ultra résistant créé par Saint-Gobain, s'est bien terminée alors que le Ministère des finances restait provisoirement en place dans l'aile Richelieu. Il fallait procéder par tranches. Tout est vite rentré dans l'ordre. Au bout de quelques années, la Pyramide faisait non seulement partie du paysage parisien, mais elle incarnait l'image de marque du musée au même titre que la «Vénus de Milo», «La Joconde» ou la «Victoire de Samothrace» (qui avait elle-même reçu l'écrin d'un escalier moderne dans les années 1930). Il faut donc faire attention à son bon maintien. Lors de sa toute récente transformation intérieure, afin de créer une billetterie, des vestiaires ou des guichets d'information, l'institution a donc prudemment demandé la permission à Pei. Il faut dire qu'en France le doit moral des architectes, voire de leurs descendants, va aujourd'hui très loin. 

(1) Les grand projets de IM (comme «I Am») Pei avaient pourtant mal commencé dans les années 1970. Les problèmes de construction de la John Hancock Tower de Boston, dont le vitrage a sauté, avaient bien failli le ruiner. 

Photo (AFP): IM Pei au début des années 2000. Les lunettes rondes font partie du personnage. 

Prochaine chronique le mardi 2 mai. La Galerie Gagosian de Genève expose Balthus.

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