Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Archéologie moyen-orientale. Le Louvre présente "Les Royaumes oubliés" du monde néo-hittite

L'exposition qui fait collaborer Paris et Berlin révèle des civilisations vieille de près de 3000 ans. Elle donne aussi à découvrir l'extraordinaire Max von Oppenheim.

L'excavation d'une sculpture, aujourd'hui reconstituée, par l'équipe de von Oppenheim.

Crédits: Stiftung Max von Oppenheim.

En 1949, Kurt Wilhelm Marrek, alias C.W. Ceram, publiait «Des dieux, des tombeaux, des savants». Ce pavé fit rêver toute une génération d'archéologues en herbe. Très agréable à lire, l'ouvrage se vendit, toutes versions confondues, à cinq millions d'exemplaires. L'Allemand y racontait le développement d'une science ayant remis en selle non seulement les Grecs et les Romains, mais les Sumériens ou les Egyptiens. Les Hittites manquaient au programme. C'est pourquoi l'auteur ajouta en 1956 sa somme sur cette civilisation indo-européenne. «Le secret des Hittites», dont la langue écrite tant sous forme de hiéroglyphes que de cunéiformes avait été déchiffrée sur d'innombrables documents, remporta sans doute un succès moindre. Il n'en s'agissait pas moins d'un excellent outil de vulgarisation.

Il n'est pas question de Ceram dans l'actuelle exposition «Les Royaumes oubliés» du Louvre, ouverte depuis deux mois déjà (je sais, je sais, j'aurais dû me montrer plus véloce!). Des Hittites oui, mais par la bande. Pour tout dire, ils servent ici de lever de rideau. Le thème abordé par le commissaire Vincent Blanchard, assisté d'Alexandre Houdas, tourne autour des principautés néo-hittites, apparues vers 900 av. J.-C. dans la Turquie et la Syrie actuelles. Il fallait bien un prologue pour expliquer tout ça. Un prologue allant jusqu'en Egypte. En 1273 av. J.-C., les troupes de Ramsès II et du souverain hittite d'alors Muwatalli se sont affrontées à Kadesh (ou Qadesh). La propagande pharaonique a ensuite raconté la victoire éclatante du pharaon à longueur de bas-reliefs. Il semble aujourd'hui que les choses ne se soient passées tout à fait ainsi. Le territoire hittite a grandi après la bataille... Il a fallu en arriver à la paix. Durable.

Mort et renaissance

Durant deux siècles, l'empire hittite restera ainsi au sommet. Mais comme tous les royaumes méditerranéens, il va succomber vers 1100 av. J.-C. sous le choc d'envahisseurs mal connus, les «peuples de la mer». L'Egypte elle-même va provisoirement succomber, alors que la culture crétoise disparaîtra alors à jamais. Il s'en est suivi une sorte de Moyen Age antique, dont les Hittites se relèveront. Mais il n'y aura alors plus d'immense territoire plus ou moins fédéré. L'Anatolie ou le Nord de la Syrie connaîtront l'émergence de petites principautés. Avec une nouveauté. A côté du hittite apparaîtra une nouvelle langue, bien plus pérenne dans la mesure où elle existe encore. Du moins un peu. Je veux parler (même si je ne le parle pas) de l'araméen. Ces poussières d'Etat disparaîtront peu à peu vers 700 (avant J.-C., bien sûr!) sous la poussée assyrienne.

Une vie de l'actuelle exposition. Photo Musée du Louvre

Le Louvre possède, via des campagne de fouilles françaises, de nombreux exemples de sculptures ou d'objets néo-hittites. La plupart demeurent conservés en caves, même si les meilleurs figurent de manière permanente dans les salles du rez-de-chaussée (avec un beau décor sculpté Restauration) abritant les civilisations du Levant. Pour faire bon poids, le musée devait cependant emprunter. Il l'a fait à Berlin pour une raison simple. C'est au Pergamon Museum qu'ont été restaurés les fragments architecturaux provenant des chantiers jadis ouverts par Max von Oppenheim. Des œuvres qui reviennent de loin. Le baron, qui fouillait à ses frais, a ouvert vers 1930 son propre musée du côté de Charlottenburg, dans une ancienne usine (on recyclait déjà dans le culturel à l'époque). Las! Il a été bombardé en 1943. Choc à la fois physique et thermique. Des gravats ont été retirés 27 000 fragments de basalte, longtemps conservés à l'Est. L'ordinateur a incité des restaurateurs locaux à un remontage, comme certains de leurs collègues ont tenté de refaire à Padoue les fresques de Mantegna détruites en 1944. Avec le même résultat, tragiquement lacunaire.

Biographie ratée

Tout cela se voit très bien montré dans un décor sombre, avec les explications voulues. Il est cependant permis de penser que le Louvre a de nouveau raté son coup sur le plan médiatique. Comme pour le marquis Campana, extraordinaire collectionneur du XIXe siècle présenté il y a peu sans la moindre biographie dans le même espace sous la Pyramide, les commissaire sont ici passé à côté de Max von Oppenheim. Oh, bien sûr, le visiteur lit sur lui une courte vie, faite de découvertes et de pertes douloureuses, même si le baron octogénaire a réagi à la destruction de son musée par un «Haut les cœurs et ne perdons pas notre humour»! Mais pourquoi ne pas avoir dit que derrière le constructeur du train Istanbul-Bagdad années 1910 des se cachait le Lawrence d'Arabie germanique? L'espion ayant a tenté de soulevé pendant la guerre de 1914 les populations musulmanes locales jusqu'à l'Inde contre les Anglais? Ce travail de sape n'a pas empêché Max, Freiherr von Oppenheim de cosigner sous le nazisme (l'homme est mort ruiné en 1946, à 86 ans, après avoir survécu au bombardement de Dresde en février 1945) des ouvrages scientifiques de haut niveau sur les Néo-Hittites (1)...

L'un des ivoires découverts par Max Mallowan. Photo RMN, Musé du Louvre, Paris, 2019.

A l'autre bout de l'exposition, le chaland découvre par ailleurs, mais cette fois en nombre considérable, les fabuleux ivoires à décor animal découverts en Syrie. Les réserves du Louvre ont ici aussi été complétées par d'autres institutions. Il s'agit souvent de découvertes de Max Mallowan, philologue et archéologue de haut niveau. Là aussi, le Louvre a loupé le coche en se contenant de signaler sur un cartel que Mallowan travaillait sur place avec sa femme. Il s'agit d'Agatha Christie, qui mettait au net le soir les notes de travail, tout en tapant dans la journée certains de ses polars. «Rendez-vous à Bagdad» (1951) n'est pas tout à fait de la fiction. Quand Agatha évoquait l'Irak, alors encore sous contrôle britannique, elle savait de quoi elle parlait...

(1) Il existe sur Max von Oppenheim une immense biographie en allemand dans Wikipedia, inspirée par les nombreux livres parus sur la personne. Son lecteur y apprend des tas de choses. Je citerai sa rivalité haineuse avec le baron Eduard von der Heydt, dont les collections extra-européennes forment la base du Rietberg de Zurich. Les deux hommes ont failli se battre en duel. «Querelles d'Allemands» aurait dit ma grand'mère, née en 1867.

Pratique

«Les Royaumes oubliés», Musée du Louvre, entrée rue de Rivoli, ou sous la Pyramide, Paris, jusqu'au 12 août. Tél. 00331 40 20 50 50, site www.louvre.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 9h à 18h, les mercredis et vendredis jusqu'à 21h45. Attention! Il y a foule en ce moment, l'institution accueillant un nombre hallucinant de groupes, surtout asiatiques. J'ai vu un mercredi à 18h environ 500 personnes tentant encore de passer le contrôle de sécurité. Du musée, bien sûr. Pas de l'exposition, peu fréquentée. Le mieux est d'aller la voir le mercredi ou le vendredi à 20h. Ou alors de tenter sa chance entre 13h et 14h.

Max von Oppenheim au Moyen-Orient. Photo Stiftung Max von Oppenheim

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