Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Antiquaire du futur", l'explorateur du XXe siècle Yves Gastou est mort à 72 ans

Son décès suit celui de Félix Marcilhac. Les deux hommes avaient sorti l'Art Déco du purgatoire. Gastou avait continué ses exhumations pour faire aimer jusqu'aux années 1980.

Les deux générations de Gastou. Victor et Yves.

Crédits: "Le Figaro", Galerie Gastou, Paris 2020.

Jamais deux sans trois? Ou tout simplement une série noire? Difficile de répondre. On pourrait aussi parler de basculement des générations. Mais ce ne serait pas gentil pour les septuagénaires… et octogénaires. Toujours est-il que «l’antiquaire du futur» Yves Gastou est mort le 10 mars, quelques jours à peine après avoir fêté ses 72 ans. Son décès suit celui de Félix Marcilhac le 29 janvier. Ce dernier avait 78 ans. Entre-temps a disparu Michel Périnet, le spécialiste du bijou, âgé il est vrai de 89 ans. A eux trois, ils ont fait partie de ceux qui ont réhabilité en France les arts appliqués du XXe siècle. Et en particulier ce qu’on appelle aujourd’hui l’Art Déco.

Si la disparition de Périnet s’est contentée d’un entrefilet, son nom étant resté confidentiel, les départs de Marcilhac et de Gastou ont fait de gros titres en pages Culture. Surtout celui de Gastou. Il faut dire que c’était un personnage flamboyant. Tout le monde, du moins dans le petit univers où il vivait, connaissait ses vitrines du 12, rue Bonaparte à Paris. Il avait fait aménager en 1986 son magasin parisien par l’illustre Ettore Sottsass, dont il restait un admirateur éperdu. Je me suis toujours demandé comment les commissions de sites avait laissé passé ce décor en terrazzo noir et blanc, si moderne, à côté de la vénérable cour de l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts! La boutique abritait par ailleurs des meubles et des objets toujours plus proches de notre époque. Gastou avait descendu le temps. Après les années 1940, c’étaient les «fifties», puis les «sixties» qui avaient fasciné l’homme par leur côté tapageur. Gastou était ainsi arrivé mine de rien, jusqu’aux décennies suivantes. Quand on est jeune, ce que le Méridional n’était pourtant plus tout à fait, 1980 cela paraît aujourd’hui déjà très loin…

Un provincial à la conquête de Paris

Je ne vais pas vous refaire ici les hommages, parfois excessifs, auquel l’homme a eu droit. Sous la plume de Hervé Dewintre dans «L’OfficielArt», Gastou frôle ainsi presque le génie. «Son panache de cheveux blancs surmontait un cerveau en constante ébullition: hyperactif, curieux, passionné.» D’autres articles ont heureusement tapé plus juste en racontant l’ascension, typique à l’époque, du provincial partant conquérir la capitale. Né à Carcassonne, ce fils d’huissier judiciaire-commissaire priseur avait ouvert tout jeune sur place un premier magasin. Puis il était parti pour Toulouse avant de s’installer aux Puces de Saint-Ouen, qui jouissaient alors d’une solide réputation. C’est ainsi qu’il avait pu poser son pignon sur la Rive Gauche. Tout près de Félix Marcilhac, du reste. La marchandise que les deux hommes proposaient avait alors perdu son caractère audacieux. Lentement, les deux hommes étaient devenus «mainstream», imposant le XXe comme la valeur de référence au lieu du XVIIIe. L’arrivée en force de ces «nouveaux antiquaires», à la Biennale de 1972, avait mis au rancart le Louis XV. Une tendance qui a continué, même se ce sont aujourd’hui les années 1950 à 1980 qui dominent le marché. Pensez à ce que coûte un meuble tout simple signé Charlotte Perriand! En priant de plus le Ciel pour qu’il soit bien authentique.

Félix Marcilhac. Photo Galerie Marcilhac.

Il n’en a pas toujours ainsi. Certes, l’Art Déco ne s’est pas aussi vite démodé que son prédécesseur, l’Art Nouveau. Il a évolué du cubisme des années 1920 au néo-classicisme d’après-guerre en réussissant constamment à se renouveler. Mais l’arrivée en force de sièges rembourrés, aux pattes d’araignées, et d’enfilades en teck vers 1955 lui a fait prendre un coup de vieux. Désormais la tendance était aux bois scandinaves et à la verrerie italienne, si possible asymétrique. Le tubulaire avait pris la place des marqueteries de Jacques-Emile Ruhlmann ou de Jules Leleu. Celles-si sont donc montées au grenier, quand elles ne sont pas descendues à la cave. Les prix ont chuté. La légende veut qu’André Groult, le père de Benoîte Groult, ait assisté à la vente désastreuse de ses plus belles créations pour découvrir jusqu’à quel point il était démodé. Les plus belles d’entre elles vaudraient aujourd’hui une fortune.

Une génération de pionniers

Il a donc fallu que des gens remontent le courant. Ils ont prospecté, tout en apprenant. Félix Marcilhac faisait partie de cette génération de pionniers pour l’avant-guerre, comme Yves Gastou pour ce qui suit 1945. Ces antiquaires-amateurs ont beaucoup acheté, passablement publié et trouvé des clients assez audacieux pour se lancer. Yves Saint Laurent en a vite fait partie pour des créations d’Eileen Gray ou du sculpteur Georges Miklos. Idem pour Karl Lagerfeld. Il y avait cependant eu des précurseurs. Je me souviens d’avoir découvert dans un numéro de «Connaissance des Arts» des années 1960 l’intérieur de Nourhan Manoukian. Si l’étage Art Nouveau correspondait au goût du jour, celui voué à l’Art Déco avait pour moi l’air d’un ovni. Il y avait aussi eu l’exposition, alors audacieuse, organisée par Yvonne Brunhammer au Musée des Arts décoratifs (aujourd’hui le MAD).

Un stand de la Galerie Gastou à la Biennale des Antiquaires de Paris. C'était en 2016. Photo Galerie Gastou.

La mode et le cinéma, ont ensuite popularisé de telles redécouvertes. On s’est voulu "années 30" en ne retenant pas toujours ce que cette décennie avait produit de meilleur. Puis tout s’est décanté. Une échelle des valeurs s’est créée. Avec ses barèmes. Le marché, avec quelques enchères folles, a fait le reste. Un nouveau classicisme, pour ne pas dire un nouvel académisme, a germé. C’est celui que le passant découvre aujourd'hui, également rue Bonaparte, chez Bob et Cheska Vallois. Ils proposent toujours les mêmes œuvres (ou leurs soeurs jumelles), signées des mêmes noms. Une manière comme une autre de créer des icônes. Notez que les Vallois, lui tenant du flambeur, elle de la cartomancienne, se sont arrêtés en chemin. Après 1939, il n’y a pas pour eux de salut. Autant dire qu’il font aujourd’hui figure d’ancêtres pour ceux qui ont porté au pinacle Jean Prouvé, Jean Royère ou André Arbus. Des noms que l’on retrouve constamment dans les bonnes (et moins bonnes) revues de décoration actuelles.

Relève assurée

Grand collectionneur de bijoux d’hommes (il en possédait plus de mille), grand amateur d’opéra (où il hurlait paraît-il son enthousiasme), Yves Gastou avait au contraire gardé un caractère de prospecteur. De «chineur», comme on dit dans le métier. Il ne vivait pas sur ses acquis, ce qui devient normal à un certain âge, le succès aidant. Il devenait du coup permis de ne pas partager ses coups de cœur. Son fils Victor, 37 ans, avait repris le rênes après l’AVC survenu à Yves en2019. Il maintiendra le cap. Le relais été également été transmis dès 2016 chez Félix Marcilhac, dont le goût s’était hélas fossilisé depuis bien longtemps. Félix-Félix a ici repris la boutique. Ne croyez pas là à une erreur de ma part. Je ne vois pas double. Je ne bafouille pas. Marcilhac fils porte bien deux fois le même prénom.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."