Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Anne Martin-Fugier se met à l'écoute de "Quelques-unes" de l'art français contemporain

Le livre d'entretiens ne concerne pas les artistes, mais les galeristes, directrices de musée, journalistes ou mécènes. Toutes ont été rencontrées en 2019...

Anne Martin-Fugier, une historienne au servive de la création d'aujourd'hui.

Crédits: Say Who.

Elles sont «Quelques-unes» seulement. Voilà qui peut sembler bon signe. Le titre du livre prouve qu’Anne Martin-Fugier a dû procéder à des choix. Qui aura la parole parmi les «femmes de l’art contemporain en France»? Les créatrices se voyaient éliminées d’office. Ce sera sans doute pour une autre fois. Lors de ses entretiens précédents, parus chez Actes Sud, l’historienne avait en effet successivement pris les «Galeristes» (2010), les «Collectionneurs» (2012) et les «Artistes» (2014). Je vous en avais du reste parlé. Chaque chose en son temps. Et il en faudra, du temps, pour traiter à fond un univers des beaux-arts qui s’est considérablement féminisé en vingt ans. Pensez au milieu des musées, où il y a aujourd’hui autant de directrices que de directeurs.

Emma Lavigne, ex-Beaubourg, ex-Pompidou Metz, ex-Biennale de Lyon, aujourd'hui au Palais de Tokyo. Photo Centre Pompidou.

Qui sont ces «Quelques-unes»? Des femmes représentatives. L’idée était de couvrir l’ensemble d’un territoire. Les régions devaient se retrouver aussi largement traitées que Paris, ville à la fois convoitée et détestée. L’échelle des âges possédait son importance, même si la chose prétéritait les débutantes. Chaque personne interrogée déroule en effet un parcours de vie, avec ses choix, ses réussites mais aussi ses déceptions. Vingt ans au moins d’expériences. Il fallait enfin un large éventail de professions tournant autour des créateurs et créatrices vivants. Le monde de l’art est devenu complexe. Il s’est par ailleurs médiatisé depuis qu’il est (progressivement) devenu «trendy» depuis les années 1980. Au petit monde marginal et déconsidéré a succédé un univers monopolistique, et souvent intolérant. Pour les gens du contemporain n’existe en 2021 plus qu’eux. Il n’y a plus de passé dans un moment historique où l’on redoute paradoxalement l’avenir.

Les vétérantes

Ain de parler de la situation présente, il fallait d’abord des vétérantes. A passé 90 ans, Germaine de Liencourt a assisté à la gestation, puis à la naissance du Centre Pompidou qui demeure «sa famille». Une famille qui ressemble pourtant, si mes oreilles sont bonnes, à celle des Atrides. Germaine est à la base des collections et des cercles d’Amis tournant autour de Pompidou. Mémoire sans failles. Un des échanges les plus intéressants. Un peu plus jeune, Denyse Durand-Ruel est une héritière du moderne passée à l’art d’aujourd’hui. Elle a beaucoup catalogué. Char d’assaut du contemporain, la septuagénaire Marie-Claude Beaud reste active à Monaco après avoir été à Luxembourg, à Grenoble ou à la Fondation Cartier. Yvonne Paumelle a, elle, passé la main à son fils. Elle dit toute la difficulté de tenir une galerie à Rennes. Pour ses confrères des bords de la Seine, elle reste une provinciale, sans avoir pour autant Blaise Pascal comme parrain.

Catherine Issert. Etre galeriste à Saint-Paul-de-Vence. Photo DR.

Plus près de nous, il y a les battantes en pleine carrière. Il leur a souvent plusieurs fois fallu changer leur fusil d’épaule. Dans une conversation où elle se révèle étonnamment sympathique, la Néo-Zélandaise Jennifer Flay explique son option pour la France, où elle a été galeriste régionale avant de devenir la légendaire directrice de la FIAC. Une chance selon elle que de commencer petit, ou plutôt petite. Emma Lavigne s’est vue interrogée alors qu’elle venait de quitter la tête de Pompidou-Metz au profit du Palais de Tokyo, après avoir passé par Pompidou Paris. Comme bien d’autres dans le bouquin, elle se définit comme une «passeuse». Roxana Azimi est arrivée au «Monde», où elle traite du marché de l’art, par l’Hôtel Drouot. Camille Morineau a été rencontrée dans une mauvaise passe. Celle qui avait créé l’événement «elles» à Pompidou, plus le centre de recherches sur les créatrices du XXe siècle AWARE, venait de se faire licencier de La Monnaie parisienne. L’établissement cessait d’organiser des expositions. Il y a comme cela (souvent) des trous d’air…

Une auteure très discrète

Anne Martin Fugier se fait plus que discrète dans ses livres d’entretiens. Elle disparaît du champ. Elle supprime les questions. Les textes deviennent ainsi de longs (parfois très longs) monologues, où l’intéressée se raconte. Inévitablement, elle essaie de se rendre sympathique. L’ouvrage demeure après tout composé de plaidoyers «pro domo». C’est parfois très réussi. Comment de pas adhérer au récit de Suzanne Tarasiève, qui joue cartes sur tables en racontant aussi ses déboires, notamment avec les artistes qui se sont montrés indélicats ou arrogants. Même chose en compagnie de Noëlle Tissier, qui a renoncé à sa pratique suite à un incendie criminel pour devenir la vestale de l’art contemporain à Sète. Une ville pouvant sembler difficile. Mais pas plus que Vitry-sur-Seine où l'archi-dynamique Alexia Fabre tient bien en mains le MAC VAL, dont même le très snob Paris voisin commence à parler. En revanche, en dépit du grand sourire sur la photo, Béatrice Josse n’est guère parvenue à me convaincre. La grande prêtresse féministe de l’art immatériel (qui me semble une escroquerie) ne m’a pas donné l’impression de passer pour une personne difficile sans réel motif. Ni du reste donné l’envie de revenir au Magasin de Grenoble, qu’elle a renommé «Le Magasin des horizons»…

Béatrice Josse, ici moins souriante que dans le livre. Photo FRAC Lorraine.

Si le livre est sorti (chez Gallimard cette fois) en 2021, les discussions ont eu lieu courant 2019. Pour Camille Morineau, nous disposons d’une date plus précise, février 2020. Autant dire que le panorama dressé de la situation des femmes travaillant dans l’art sans créer elles-mêmes date d’«avant». Tout a changé depuis. Ou pour être plus exact, tout se retrouve actuellement en suspens. Ce qui est dit a été valable. Mais rien ne garantit que ces propos le demeurent maintenant. Les aînées interrogées vous diraient que ce n’est pas leur première crise. Celle, économique, de 1989-1990 les avait ainsi frappé très fort, avec des années d’atonie par la suite. Pour les autres locutrices, ce sera l’épreuve du feu. Qui survivra verra…

Pratique

«Quelques unes, femmes de l’art contemporain» d’Anne Martin-Fugier, aux Editions Gallimard Témoin de l’art, 221 pages.

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