Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Anne Lafont consacre un livre au "Portrait de Madeleine", Noire à Paris en 1800

Le tableau est célèbre. Le Louvre l'a prêté à Orsay pour "Le modèle noir". Anne Lafont décortique l'oeuvre dans un livre non sans surinterprétations.

Le portrait de Marie-Guillemine Benoist, acheté pour le Louvre en 1818.

Crédits: RMN, Paris 2019.

Elle s'appelait Madeleine. Nous le savons maintenant. Il a fallu beaucoup de recherches pour en arriver là. Difficile de dire que la famille Benoist-Cavey, chez qui servait cette femme noire, ait laissé beaucoup de traces dans les annales... La principale reste d'avoir produit avec Marie-Guillemine Laville Leroulx, épouse Benoist (1768-1826). Une créatrice de talent. Déjà bien connue à l'époque parmi les amateurs, la jeune femme a portraituré en 1800 Madeleine, à Paris, ou près d'Angers chez son beau-frère et sa belle-sœur. Le tableau a figuré au Salon, où il a retenu l'attention de la critique. Il a été acheté en 1818 par le comte de Forbin, alors directeur du Louvre, en compagnie de trois autre toiles de Marie-Guillemine. «Cet achat royal a pu être motivé par la nécessité de dédommager l'artiste du prix que lui coûta l'abandon de sa carrière pour ne pas compromettre l'ascension professionnelle de son mari dans la France de la Restauration», souligne Anne Lafont dans son livre «Une Africaine au Louvre en 1800» (1). La scientifique peut du coup joindre les problèmes de genre à ceux de la race. C'est tout bénéfice pour elle.

Tiré d'une conférence prononcée par l'auteure (ici, la féminisation s'impose) à Londres en 2018, le petit ouvrage se concentre sur ce tableau. Une pierre angulaire dans l'actuelle exposition du Musée d'Orsay intitulée «Le modèle noir». Anne Lafont, fait du reste partie des contributeures (allez, j'ose!) du catalogue de cette manifestation, où elle signe trois textes, dont un bien sûr concernant Madeleine. Si elle ne voit pas, comme d'autres, avec le sein nu de ce portrait néo-classique dans la lignée de David une trace d'esclavage (heureusement, autrement que dire du «Portrait de la duchesse de Chaules en Hébé» de Nattier, représentant dépoitraillée une femme au sommet de la pyramide sociale?), Anne Lafont parle d'une «image nouvelle de l'africanité». On a certes déjà beaucoup glosé sur cette toile accrochée avec constance par le Louvre. «Il restait donc possible d'ajouter une pierre à son édifice interprétatif, une pierre coloniale.»

Processus d'émancipation?

Le téton n'en réapparaît pas moins à la page 27, au chapitre «corps et agentivité». «La figuration de ce sein s'inscrivait également (vers 1800, donc NDLR) dans la représentation des usages du corps dans le processus d'émancipation auquel recoururent les femmes en système de domination impériale.» Mais quelle émancipation? La plupart des professions féminines demeurent alors des antichambres de la prostitution, les modèles des artistes se retrouvant dans le même panier que les actrices ou les danseuses. Seule la fonction d'épouse et de mère apparaît respectable, même si le Code Napoléon n'a pas encore été promulgué en 1800, avec une mise sous tutelle des femmes bien plus forte que sous l'Ancien Régime et bien sûr la Révolution.

"La duchesse de Chaulnes en Hébé" par Jean-Matc Nattier, ver 1740. Le sein nu n'a ici rien d'un signe de servitude. Photo RMN, Paris 1740.

En fait, selon moi, tout doit aller dans le sens des thèses et des valeurs défendues par Anne Lafont. D'où une tentation non pas à mentir, mais à éluder. Madeleine est afro-descendante, genrée, racisée et esclavagisée, pour reprendre la nouvelle terminologie officielle. Son anonymat est en réalité commun à l'époque avec celui de tous les modèles. Un modèle est un homme ou une femme qui pose, en général contre rétribution. Sur la toile, il vaut par ce qu'il représente, c'est à dire un projet artistique. Coïncidence? Cette même année 2019, le public a vu beaucoup de tableaux des périodes rose et bleue de Picasso à Paris puis à Bâle. On sait par une confidence tardive de l'artiste que leur modèle, se retrouvant d'une toile à l'autre, se prénommait Madeleine. Son patronyme reste inconnu. Picasso l'avait oublié, même si elle avait sans doute été sa maîtresse. Ou son interlocuteur a omis de le lui demander. Ces choses n'intéressaient pas, vers 1970.

Changement de titre

Aujourd'hui, elle nous interrogent, mais d'une manière très différente. Les bien-pensants veulent que ce qui fut le «Portrait d'une négresse» à ses débuts devienne le «Portrait de Madeleine» au Louvre. Parce qu'elle est Noire. Nul n'a à ma connaissance exigé que «La femme à la chemise» ou «La repasseuse» de Picasso portent un prénom, alors même que l'élégante jeune femme s'y révèle très reconnaissable. Ne s'agit-il pas là d'une manifestation un peu perverse de racisme? Cela ne contrevient-il pas à ce qu'il faut bien appeler l'égalité de traitement?

(1) Notons qu'à Genève Amélie Munier-Romilly (1788-1875) a continué sa carrière jusqu'au bout. Mère de quatre enfants, elle avait pourtant épousé une des plus grands théologiens protestants de son temps, recteur de l'Université. Il l'a même laissée travailler à Paris et à Londres. Monsieur se débrouillait. Comme quoi...

Pratique

«Une Africaine au Louvre en 1800, La place du modèle», d'Anne Lafont aux Editions BITS, Institut national d'histoire de l'art, 60 pages.


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