Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Anne Imhof s'approprie les trois hectares du Palais de Tokyo parisien pour ses "Natures mortes"

L'artiste allemande, confirmée par la Biennale de Venise de 2017, a reçu carte blanche. Elle propose des structures mégalomanes. La critique a adoré.

Anne Imhof au Palais de Tokyo.

Crédits: Palais de Tokyo, Paris 2021.

C’est froid et désert. Autrement dit vide. Raclé jusqu’à l’os pour la «carte blanche» qu’a accordée Emma Lavigne (la nouvelle directrice) à Anne Imhof, le Palais de Tokyo reste en attente de visiteurs. Je veux bien que le «passe Covid» y soit pour quelque chose. Son instauration a diminué de moitié d’un coup la fréquentation de cinémas parisiens. Cette chute reste avant tout due, on le sait, à la non-vaccination des jeunes. Ceux-ci forment aussi l’essentiel du public de l’art contemporain. Mais tout de même! Quelle différence entre l’accueil dithyrambique de la presse française pour l’artiste allemande et l’apparente indifférence des amateurs. Les «Natures mortes» d’Anne Imhof le semblent plus que prévu… Mortes et enterrées.

A hauteur du sol. Photo Palais de Tokyo, Paris 2021.

A la fois performeuse, peintresse, sculptrice, installatrice et musicienne, Anne Imhof est devenue assez rapidement une vedette. Née en 1978 à Giessen, petite ville de Hesse, elle travaille aujourd’hui entre Berlin et Francfort. La femme a exposé un peu partout, bénéficiant du label allemand, très recherché dans l’univers de l’art contemporain. Cette brune longiligne, qui joue très bien d’un physique ingrat, a été vue jusqu’en Amérique. Pour les Suisses, son introduction s’est faite à Bâle, où elle a occupé la Kunsthalle en 2016. Un endroit mythique, même si la multiplication des nouveaux lieux dans la ville la fait un peu oublier. D’une manière plus générale, l’Allemande a «explosé» à la Biennale de Venise en 2017. Elle y occupait le dérangeant pavillon national, construit sous le nazisme. Anne l’avait transformé en camp retranché pour sa performance «Faust». Il y a avait des grillages et des chiens méchants. Le public de la Biennale, qui adore se faire maltraiter, s’était battu pour entrer. Il ne pouvait pourtant pas sortir avant la fin de ce que j’hésite à appeler le spectacle. La chose avait comme de juste remporté le «Lion d’or». Récompense non partagée par les molosses canins.

Structures dégagées

Emma Lavigne a donc invité Anne Imhof en 2021. Ce n’est pas elle qui a inventé ce système de «carte blanche», mais ses prédécesseurs. Je vous ai ainsi parlé de Philippe Parreno et de ses pianos en 2013. Ou de Tomas Saraceno et de ses araignées en 2018. L’idée est de confier le rez-de-chaussée Palais de Tokyo et ses immenses sous-sols (le tout passe pour faire 30 000 mètres carrés, soit trois hectares) à un seul artiste. Il peut éventuellement faire appel à ses confrères et consœurs. Sous-location. Anne ne s’est pas fait prier. Elle est venue avec 28 artistes, dont quelques morts comme Théodore Géricault et Cy Twombly. Le travail a commencé par le dégagement des structures, ce qui supposera un gros chantier de rétablissement par la suite. Il est ainsi possible pour le public de voir le squelette du magnifique bâtiment Art Déco conçu en 1937 par un collectif d’architectes pour une exposition universelle.

A Venise en 2017. Photo Collection Pinault.

Et qu’y a-t-il maintenant dedans? Des choses énormes, l’art actuel se révélant volontiers dévoreur d’espace. Certaines créations d’Anne, comme les pièces en arc de cercle correspondant à l’architecture des ailes de 1937, doivent faire dans les trente mètres de long. Ses peintures abstraites, proches du monochrome, se révèlent éléphantesques. Il y a tout de même beaucoup de vide autour. Et ce n’est qu’un début, à hauteur de la rue! Le visiteur doit ensuite descendre dans l’antre du monstre, plus ou moins laissé à l’état de ruine. Il y a là un capharnaüm de parois vitrées, souvent taguées. Des éléments de récupération, tirés de démolitions ou de transformations. Anne oppose ainsi un monde qui se veut transparent jusqu’à l’inexistence et la réalité d’un environnement «poubellisé». Nouveau Dédale, le visiteur se perd un peu dans ce labyrinthe. Il subit en plus un sentiment d’oppression presque physique. Pas de lumière naturelle. Aucun moyen de se repérer. Le voici à bord d’un train fantôme politisé.

Du plein-la-vue

Tout cela fait beaucoup de surface pour un message finalement simple. Mais les «Natures mortes» d’Anne Imhof se situent à l’opposé des chefs-d’œuvre hollandais du genre. Nous ne sommes pas ici dans le modeste. L’humble. Le discret. Il s’agit d’impressionner face à un monde en lambeaux par des pièces mahousses se voyant comme de juste diffusées et vendues ensuite par des galeries internationales horriblement chères. C’est la grande contradiction de l’art contemporain. Il n’est aujourd’hui plus destiné au peuple mais à des amateurs pointus, dont le nombre augmente moins qu’on veut bien le dire. Plus des collectionneurs richissimes multipliant les fondations privées. A ce dernier propos, il me semble permis de se demander si un ou une artiste politique ne passe ainsi pas à l’ennemi, le grand capital. Double jeu.

Dans le sous-sol du Palais de Tokyo. Photo DR.

Il allait de soi que la presse s’extasierait sur le résultat. «Radical, survolté et galvanisant», pour «Télérama». «Passionnant» pour «Les Inrocks». Pas une note discordante, ni même réservée ailleurs. C’est le fruit d’un système. D’une part, Anne fait partie des plasticiens «progressifs». De l’autre, il faut d’autant moins la remettre en question qu’elle est une femme. Surtout si l’on écrit pour un journal de droite! Ensuite, il faut bien le constater. La notion même de critique (mot à double sens) disparaît au fil des années. Ce qui subsiste du journalisme culturel se veut incitateur. Flatteur. Flagorneur parfois. Il s’agit de relayer le travail des communicants, toujours plus nombreux. Et puis émettre une opinion peut aujourd’hui sembler dangereux. Un sondage déjà ancien commandé par «Die Zeit», en Allemagne, montrait que le 62 pourcent des personnes interrogées pensait risquer se compromettre en émettant publiquement une idée tranchée. Voilà qui va curieusement à l’encontre de celles, plutôt libérales, d’Anne Imhof.

Cela dit, pour conclure, son œuvre apparaît au Palais de Tokyo impressionnant, spectaculaire, mais un peu limité et surtout écrasant. Pour tout dire, un brin totalitaire. Reste encore à savoir s’il s’agit là d’une dénonciation ou d’une forme personnelle de mégalomanie. Je préfère croire à la première possibilité.

Pratique

«Anne Imhof, Natures mortes», Palais de Tokyo, 13, avenue du président-Wilson, Paris, jusqu’au 24 octobre. Tél. 00331 81 97 n35 88, site www.palaisdetokyo.com Ouvert de 10h à 22h, sauf le mardi. Attention, les horaires ont changé. Avant, c’était midi-minuit...

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