Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Andreas Spielmann quitte le Landesmuseum de Zurich. Fin d'une ère ne manquant pas d'air

Pour une fois, l'institution n'est plus en travaux. Reste que, si ceux-ci ont plu à la profession, il est permis de penser que le musée a multiplié les ratages depuis 2006.

Andreas Spielmann. Quinze ans à la tête du Landesmuseum.

Crédits: Photo fournie par le musée.

Peut-on parler de coup de théâtre, vu qu’il fut un temps directeur commercial, puis artistique, du Schauspielhaus de Zurich? Andreas Spielmann, qui a fêté il y a quelques jours ses 61 ans, quitte la direction du Landesmuseum de Zurich et de ses annexes, dont il était responsable depuis 2006. Il partira au printemps 2021. L’homme a fait part de sa décision au Conseil du musée, ce qui peut sembler logique, mais aussi à Alain Berset, conseiller fédéral en charge du Département de l’intérieur. L’institution n’est pas complètement sortie du giron étatique. Après des années et des années d’une lutte voulue courtoise, le Musée national a certes quitté (si j’ai bien compris) l’administration fédérale, mais il lui reste encore à obtenir sa pleine autonomie juridique. Notre république demeure le royaume des petits pas.

Andreas Spielmann illustre la possibilité, toujours plus compromise en Suisse romande, d’accomplir une belle carrière sur place. Il est né à Zurich et y a fait ses études, avec un séjour à Munich dans une école dramatique. Son passage à la culture de Bâle tient presque de l’exotisme pour lui. Sa trajectoire se sera située entre le Schauspielhaus, situé sur le Heimplatz en face du Kunsthaus de Zurich, et le Landesmuseum, à côté de la gare. Le monsieur se sera certes aussi occupé de la Fondation Hulda et Gustav Zumsteg, ce qui l’aura amené à surveiller la Kronenhalle. Mais le célèbre restaurant, où pendaient jadis des tableaux de maître aux murs, se trouve Rämistrasse. Une artère débouchant sur le Heimplatz… La Suisse alémanique a moins tendance aux recrutements à l’étranger que nous, avec les multiples erreurs de «casting» que cela peut supposer…On verra pour la suite. Le Landesmuseum s’occupe déjà de lui trouver un(e) successeur(e).

La nouvelle aile

L’institution, qui s’est comme de juste fendue d’un communiqué trilingue (français, allemand, italien), assure que l’homme part au bon moment. Ne comprenez pas par là qu’elle est ravie de s’en retrouver débarrassée. Non. Mais pour une fois «depuis de longues années» (à mon avis au moins quatre décennies!) le musée n’est plus en travaux ou en projets de chantier. A côté, les valses hésitations du Musée d’art et d’histoire genevois tiennent de l’instantané photographique. Il aura fallu un temps infini pour rénover le bâtiment, en forme de faux château médiéval (1), et lui donner une nouvelle aile, résolument contemporaine, inaugurée en 2016. Construite par les architectes Christ & Gantenbein, cette dernière ressemble à un énorme bunker de béton. Peu accueillant. Peu chaleureux. Peu pratique, en prime. Il suffit de voir comment s’y logent les grandes expositions temporaires, par ailleurs presque toutes ratées!

Au milieu, la nouvelle aile construite par les architectes bâlois Christ et Gantenbein. Un bunker? Photo Keystone.

Le choix des objets et les scénographies permanentes du Landesmuseum m’ont d’ailleurs souvent laissé perplexe. Un gros effort a été consenti sur le multimédias, qui transforme le parcours en jeux de piste ou en parc d’attraction. Je me demande souvent sur quels critères ont été choisis les objets présentés, qui ne savent plus s’ils se trouvent dans un musée d’art ou d’histoire. Les scénographes les ont par ailleurs emprisonnés. Je me souviens ainsi de vitrines sur la sculpture où le haut était en pan incliné. Autrement dit, au cas très éventuel où les conservateurs auraient voulu procéder à des changements, il leur eut fallu trouver un item de la même hauteur que le précédent… Andreas Spielmann n’y peut rien dans le cas que je vais citer maintenant. Mais on ne peut pas dire que l’antenne romande de Prangins, ouverte en 1997 après des années d’un chantier transformé en gouffre à millions, ait réussi à faire passer les XVIIIe et XIXe siècles. Arrivées plus tard, alors que Spielmann se trouvait à la barre, Nicole Minder et Hélène Biéri Thomson ont fait ce qu’elles ont pu pour rattraper le désastre (2).

Fréquentation en hausse

Dans ce conditions, il me vient parfois le regret du vieux Landesmuseum, un peu poussiéreux (3). Au moins, tout y restait clair. Archaïque, mais pensé sur la durée. Il y avait ainsi en prologue de superbes séries de statues suisses du Moyen Age dont je me demande parfois ce que beaucoup d'entre elles sont devenues. Tout n’est évidemment pas négatif pour l’institution qui, si elle a perdu son second siège à Zurich, dispose d’un strapontin à Schwytz (le Forum de l’histoire suisse) et d’un autre à Affoltern am Albis (le Centre des collections). D’abord, il y a tout de même là des réussites isolées. Je viens ainsi de vous parler de «Nonnen», qui se termine aujourd’hui 16 août. Ensuite la fréquentation monte. Une chose essentielle pour les pouvoirs publics, qui engloutissent des fortunes dans les transformations, puis la simple gestion, de musées de cette taille. Il faut du retour sur investissement.

L'actuelle scénographie pour le Moyen Age. Photo DR.

Vous voulez des chiffres? Les musées de Zurich, Prangins et Schwytz recevaient en 2006 environ 137 000 visiteurs par an, ce qui semblait peu. Andreas Spielmann sera parvenu à faire monter la fréquentation jusqu’à 370 000. Reste que l’actuelle crise sanitaire remet les pendules à l’heure, ce qui semble normal dans un pays horloger. Le public a chuté drastiquement partout depuis mars dans les lieux culturels. Il est permis de se demander s’il n’est pas au fait revenu au nombre de ses vrais amateurs, les autres ayant subi depuis une vingtaine d’année un effet d’entraînement tenant de la mode. Il faudra que je revienne un jour sur cette douloureuse question… sans pouvoir vraiment fournir de réponse.

(1) Le bâtiment a été érigé par Gustav Gull entre 1892 et 1898.
(2) La communication entre Zurich et Prangins passe en plus pour fort mauvaise. La première directrice du château, démissionnaire, s’en plaignait amèrement. Je ne sais ce qu’il en est aujourd’hui, où chacun se doit d’observer ce que l’on appelle pudiquement un «devoir de réserve».
(3) Le Landesmuseum actuel a cependant été nominé pour le Prix du Musée européen de l’année 2019. La distinction suprême. Vive Christ & Gantenbein! La chose ne m’impressionne pas. Quant on voit qui reçoit parfois le Nobel de littérature ou de la paix...

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