Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AMSTERDAM/Le "Rijks" tourne autour de Jehan Maelwael, mort en 1415

Crédits: RMN/Musée du Louvre, 2017

Il s'agit d'une petite exposition, mais il semblait difficile de faire plus vaste. Du peintre Jean Malouel (redevenu ici Jehan Maelwael), mort en 1415, il ne subsiste presque rien. Berlin conserve une Madone parfois donnée à son entourage. Le Louvre possède deux Pietà. L'une fait depuis longtemps partie des collections. Son revers porte encore les armes de Bourgogne, comme peut le constater jusqu'en janvier le public du Rijksmuseum d'Amsterdam. L'autre est réapparue dans des conditions rocambolesques. Vendue par le curé de Vic-le-Comte à un brocanteur ayant l'intuition d'avoir découvert l'un des rares tableaux français du XVe siècle, elle a fini par se voir authentifiée, puis achetée par le musée national en 2012. Le prix, pharaonique, était de 7,8 millions d'euros. Il fallait éviter une demande de restitution de l'objet par le curé. D'où tractation. Le système français n'aime pas les découvertes en matière d'art ancien...

Cette seconde Pietà ne se trouve pas dans l'espace du «Rijks» voué aux expositions temporaires. Trop fragile. L'autre en revanche oui. C'est la première fois qu'elle quitte le Louvre depuis 1962, mais l'institution parisienne a décidé de se montrer généreuse. Elle a consenti plusieurs prêts majeurs. Il faut dire que tous les autres musées ont accepté de participer. Anvers (qui reste il est vrai fermé depuis des années) a envoyé le plus ancien grand panneau hollandais conservé. Une merveille anonyme sur fond or. Cleveland a fait davantage que son devoir en expédiant notamment des pleurants provenant du tombeau du duc de Bourgogne Philippe Le Hardi, pour l'essentiel conservé à Dijon. Berlin a mis à disposition sa fameuse Madone, dont l'attribution vogue aujourd'hui entre Jean Malouel et Henri Bellechose. Le marchand londonien Sam Fogg, a enfin permis de voir une merveilleuse Vierge à l'enfant de pierre d'André Beauneveu, longtemps prêtée à la Fondation Courtauld. Bref, c'est ici (sur fond bleu nuit) une pluie de chef d’œuvre du Moyen Age finissant.

L'enluminure, le grand art 

Mais qui est Jean Malouel, ou Maelwael? Un nom connu, auquel il s'agit de rattacher une production presque anéantie par le temps. Alors qu'il existe des milliers de panneaux italiens remontant aux années 1400,1410 on compte ceux des Pays-Bas du Nord, de France ou de Bourgogne (deux entités alors séparées) presque sur les doigts d'une main. Allez, mettons deux. Il y a eu l'iconoclasme de 1566 aux Pays-Bas. La Révolution. La négligence, qui permet d'opérer encore des découvertes dans les églises françaises. On y a aussi sans doute moins peint sur bois ici, comme le pressentait il y a déjà longtemps l'historien Charles Sterling. Le grand art de cette période restait la miniature sur parchemin. Jean Malouel, qui a pratiqué cette technique, est du reste l'oncle des trois frères Limbourg (Johan, Paul, Herman). Les auteurs des fameuses «Très riches Heures du duc de Berry» aujourd'hui conservées au château de Chantilly, dont les collections demeurent hélas statutairement interdites de prêt. 

Jean Malouel est donc né vers 1380 à Nimègue, qui se trouve aujourd'hui à l'est des Pays-Bas. C'était alors une ville libre d'Empire. La carrière de cet homme évoluant dans une famille d'artistes sera néanmoins bourguignonne (le duché incorporant alors les Flandres) et parisienne. La France se retrouve à cette époque déchirée par la Guerre de Cent Ans. Les Anglais semblent sur le moment l'emporter. En 1415, année de la mort de Malouel, se déroule la fameuse bataille d'Azincourt qui deviendra le tombeau de la chevalerie française. 

La chose n'a pas empêché notre homme de faire une belle carrière dans des cours brillantes. Il y avait celle du duc de Berry, frère du roi et grand mécène. Celle de Charles VI, où Malouel œuvra notamment pour Isabeau de Bavière, reine de fort mauvaise réputation. Celle de Philippe Le Hardi et de son successeur Jean sans Peur, établie à Dijon. Montée par le commissaire Pieter Roelofs, l'exposition rappelle d'ailleurs que l'homme fut l'un des artisans les mieux payés de son temps. Les archives nous le rappellent. Notons, ce qui a son importance à Amsterdam, que Maelwael signifie «qui peint bien». Et ceci dans tous les domaines. Son œuvre sans doute la plus sûre, aujourd'hui très détériorée, demeure ainsi la polychromie apposée aux prophètes sculptés par Claus Sluter du «puits de Champmol». Un couvent établi par les ducs de Bourgogne près de Dijon, presque entièrement détruit à la Révolution. Une pièce par définition intransportable...

Une seule pièce signée 

On voit que tout cela reste très fragmentaire. Des vingt-six Crucifixion réalisées vers 1410 par Jean de Baumetz et son atelier pour les cellules des moines de Champmol, il n'en subsiste que deux. Elles se retrouvent l'une à côté de l'autre. L'une venue de Paris. La seconde de Cleveland. Le ravissant panneau de Colart de Laon rappelle le mécénat des Orléans, les ennemis mortels (au sens propre, avec un assassinat en 1407) des ducs de Bourgogne. Il y a aussi des manuscrits. Une enluminure détachée des frères Limbourg. Des bijoux ou de petits objets reflétant la vie de cour. Tout se voit présenté avec des ponts d'interrogation pour ce qui est de leurs auteurs. Seul un reliquaire d'argent porte la signature d'un certain Elyas Scerpswert... 

L’exposition ne s'en révèle pas moins magnifique, tant par la qualité des œuvres que par celle de la mise en scène. Elle suit dignement plusieurs manifestations ayant préparé le terrain. Si je n'ai pas vu en 2004 celle sur le mécénat des ducs de Bourgogne, organisée à Dijon, il y a ainsi eu le grand «Paris 1400» au Louvre en 2004 et en 2012 le très complet «Avant Van Eyck» au Boijmans-van Beuningen Museum de Rotterdam. Ce dernier accrochage parlait plutôt des Pays-Bas du Sud au début du XVe siècle. Il serait bon que ce genre de manifestations à la fois historiques et artistiques perdure. Le succès public de celle-ci (comme celui de la rétrospective sur François Ier et les arts des Pays-Bas au Louvre en ce moment) semble plutôt rassurant.

Pratique 

«Johan Maelwael», Rijksmuseum, 1, Museumstraat, Amsterdam, jusqu'au 7 janvier 2018. Tél. 0031 020 6621 440. Site www.rijksmuseum.nl Ouvert tous les jours de 9h à 17h.

Photo (RMN/Musée du Louvre, Paris 2017): Un frangment de la Pietà ronde du Louvre.

Prochain article le mercredi 13 décembre. Rencontre avec Joy de Rouvre qui a déménagé sa galerie aux Bains.

 

 

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