Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Amiel & Co" donne la parole aux diaristes romands d'hier et d'aujourd'hui

Un épais numéro de la revue "Les moments littéraires" se penche sur le journal intime, considéré comme typiquement romand. Vingt-trois auteurs se sont vus réunis.

Jean-Frédéric Amiel. Le père spirituel.

Crédits: DR.

Il peut sembler désuet à l’époque de grand déballage sur Internet. Chacun y expose aujourd’hui une vie (jadis privée) susceptible d’intéresser les autres. On se fait des amis comme on peut. Le journal intime n’en continue pas moins sa progression discrète et silencieuse. La revue française «Les moments littéraires» peut ainsi consacrer un énorme numéro, son quarante-troisième, aux diaristes suisses. La chose s’intitule sans surprise «Amiel & Co». On sait le poids, à la fois physique et moral, qu’a pris le Genevois dans la construction du genre. Jean-Frédéric Amiel (1821-1881) nous a laissé 17 000 pages que peu de gens ont lu en entier. Il paraît que c’est très répétitif. Les mots «diariste» et «diarrhée» se ressemblent d’ailleurs un peu.

Il fallait coordonner l’entreprise. Celle-ci a été assumée depuis Genève par Jean-François Duval, que l’on connaît comme journaliste et spécialiste de la «beat generation» aux Etats-Unis. Il en a reçu la charge de l’éditeur Gilbert Moreau. L’idée était en fait de se limiter à des auteurs romands. Il y en aurait bien sûr quelques classiques du passé comme C.F. Ramuz, Monique Saint-Hélier, Jacques Mercanton, Gustave Roud et bien sûr Amiel. Le but était cependant de publier avant tout des vivants de toutes générations. Quelques aînés, dont Alexandre Voisard et cette Catherine Safonoff qui vit toujours sans portable et sans ordinateur. Et des plus jeunes, de Douna Loup à Noëlle Revaz, histoire de tout de même faire baisser la moyenne d’âge et de prouver du même coup que le journal intime garde tout son avenir (1).

Jean-François Duval, le coordinateur. Photo "Tribune de Genève".

Pourquoi la Suisse romande, qui n’est plus depuis longtemps une arrière-cour? Parce qu’il s’agirait d’une spécialité locale? Non, bien sûr. Comme le rappelle Jean-François Duval dans son excellente introduction, les premiers diaristes auraient pris la plume en Angleterre, au début du XVIIe siècle. Il en existe par la suite beaucoup aux Etats-Unis. Il semble du coup permis de considérer qu’il s’agit là d’une expression protestante. Les catholiques ont pour se raconter le curé, qui les écoute distraitement au moment de leurs confessions. Ils seraient par ailleurs moins portés à ce que l’on pourrait appeler une crispation sur soi. Moins taiseux. Certains Latins affichent du coup un certain mépris, voire un mépris certain, pour le journal. Duval nous parle ainsi de Roland Barthes, qui ne lui accordait un seul mérite. Celui d’être daté. L’ennui, c’est que Roland Barthes fait lui aussi de nos jours très daté en dépit d’un petit retour de flamme…

Noëlle Revaz, l'une des benjamines à participer. Photo "Tribune de Genève".

Mais trêve de préambule. Qui a été invité à se produire dans cet «Amiel & Co»? Des gens très contrastés, ce qui semble voulu. Jean-Pierre Rochat, l’écrivain-paysan, raconte l’adieu progressif pour raison d’âge à sa ferme. Un texte poignant. Corinne Desarzens qui voyage beaucoup (et vit sans portable comme son aînée Catherine Safonoff) nous livre ses impressions de Grèce. C’est truffé de mots issus d’une langue qu’elle est en train d’apprendre. Noëlle Revaz nous livre un «Journal arrangé». Roland Jaccard, qui ne rajeunit pas, donne des pages remontant à la fin des années 1980. Jérôme Meizoz a préféré pour sa part extraire quelques extraits d’un «journal de travail» bien plus récent, 2016. Alexandre Friederich (lui aussi dénué de portable), qui passe son temps à vagabonder sans apparemment jamais se poser, raconte dans son «journal d’inconsistance» l’achat de sa maison. «Pas de sanitaires, un robinet deux ampoules». Mais en revanche un rosier contre la façade. C’est tout lui!

Peu à peu le livre se construit. Il tient du concert, où chaque instrumentiste donne sa note. Il participe aussi du pique-nique, où chacun consomme ce qu’il veut. A chaque fois, la rencontre doit se faire avec le lecteur. Autant dire qu’elle peut tout aussi bien ne pas se faire. A chacun ses diaristes.

(1) Il y a eu des refus de participation, que Jean-François Duval énumère. Pudeurs?

Pratique

«Amiel & Co», Les Moments littéraires, No 43, 336 pages.

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