Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"Alt.+1000" promène trois semaines les amateurs de photographie autour de La Brévine

La sixième édition de ce festival se focalise sur les fleurs et la question du naturel. Le paysage jurassien fait sérieusement concurrence aux images.

L'affiche du festival.

Crédits: DR.

Tout a commencé sous d’autres cieux en 2008. Rossinière, dans le canton de Vaud, accueillait pour la première fois de la photographie de montagne. Il y a ainsi eu quatre éditions d’un festival hésitant entre la biennale et la triennale. C’était pour le public l’occasion de visiter un village-musée, où les granges se transformaient pour quelques jours en espaces d’exposition. Il jetait ainsi en passant un coup d’œil vers le Grand Chalet, aux innombrables fenêtres. La maison «à» Balthus. L’agglomération avait beau se situer à 920 mètres au-dessus d’une mer bien lointaine. La manifestation s’est vite appelée «Alt+1000». Les chiffres restent après tout faits pour se voir arrondis.

La nouvelle "Route de la soie" selon Yuri Andries. Photo Yuri Andries, Alt.1000.

Rossinière ayant jeté l’éponge, un comité neuchâtelois a décidé de poursuivre l’aventure dans un nouveau contexte. Le Jura et ses hauts-plateaux, même si nous ne sommes pas tout à fait au Tibet, prendraient la place des vallonnements préalpins. «Alt+1000» allait du coup se rapprocher du MBAL (ou musée du Locle) où le 8e art joue un rôle majeur, pour ne pas dire prépondérant. Il y a donc eu ici une cinquième édition en 2019. Un succès, avec plus de 10 000 personnes (même si je me demande comment on les compte en pleine nature). Il a donné envie de réitérer l’expérience. D’où la mouture actuelle, prévue pour trois semaines seulement. Nous ne sommes pas ici à la triennale de sculpture suisse à Bex ou, dans le Jura neuchâtelois, à «Môtiers 2021».

Dans la Prairie Chobert

Le parcours s’envisage depuis Le Locle, où le MBAL offre depuis mai une «Montagne magique mystique» dont je vous ai déjà parlé il y a longtemps. Cette présentation historique, avec des images alpestres réalisées entre 1840 et 1940, sert de préambule à la balade actuelle. Celle-ci se concentre sur deux lieux. L’un est nouveau par rapport à 2019. Il s’agit de la Prairie Chobert. Un pâturage pentu entre deux deux rideaux de sapins. Ce décor théâtral convient à la présentation d’images plantées comme des figurants entre deux trous de taupe et deux bouses de vache. L’autre endroit est une deuxième fois le lac des Taillères. Un miroir d’eau avec vue sur des maisons tout en largeur, comme dans les tableaux de Charles L’Eplattenier. Un élément liquide avec des prés autour et le son des cloches de vaches. Un vrai bruit ne devant rien à l’initiative d’un office du tourisme. Par temps ensoleillé, le visiteur se promène pourtant dans une carte postale. La Suisse, comme elle se voit vantée sur les dépliants.

Les fleurs au pétrole de Matthieu Gafsou. Photo Matthieu Gafsou, Alt. 1000.

Nathalie Herschdorfer, directrice du MBAL, se dit bien consciente de la prégnance d’un tel paysage. Les images doivent lutter pour s’imposer ici. La sixième mouture d’«Alt.+1000» n’en devait pas moins se focaliser autour de deux thèmes. Le premier, apparemment banal, est celui des fleurs. La photo a ici succédé à des siècles, voire des millénaires de peinture. Nathalie a assuré le commissariat de ce qui forme, au propre comme au figuré, un florilège. Elle a choisi pour la Prairie des artistes suisses, au sens le plus large du terme. Des Helvètes de passeport, mais aussi de formation ou de résidence. Avec quelques intrus par-ci, par-là. Tout se passe sur le talus sous le signe de la diversité. Celle des formats, des couleurs (parfois absentes), des inspirations et des motivations. Chaque invité a pondu son petit texte, à lire au revers. L’ensemble tient bien sûr du bouquet, avec des fleurs artificielles de Patrick Weidmann, ou enduites de pétrole par Matthieu Gafsou (qui signe ainsi l’affiche). A chacun ses pétales et corolles, puisque tout photographe donne selon Nathalie Herschdorfer au moins une fois dans le végétal.

Séries au bord du lac

Le long du lac des Taillères ne se trouve plus une cinquantaine d’artistes donnant une ou deux images. Ont ici pris place quatorze créateurs sélectionnés pour des travaux de longue haleine par Caroline Stevan. Dans cet espace plus large et plus ouvert, où la compétition avec l’environnement naturel se révèle encore plus rude, les œuvres se voient présentées par séries. La question posée, avec un gros point d’interrogation, est celle du naturel. Existe-t-il encore quelque part? La vue idyllique sous nos yeux a peu à peu été créée par l’homme. Il a déboisé, cultivé et élevé des bestiaux résultant eux-mêmes de lentes mutations. Les vaches servant ici de fond sonore ont été modifiées depuis des siècles grâce à des manipulations eugéniques, et non pas génétiques. La forêt elle-même semble aujourd’hui passée au peigne fin. La nature reprend parfois ses droits, certes. Mais c’est aussi le signe qu’on les lui avait enlevés.

Les rennes domestiqués de Céline Clanet. Photo Céline Clanet, Alt.1000.

Les photographes retenus nous parlent ici de rapports aux bêtes, qui ce soit dans une petite ferme d’ici regardée par Odile Meylan ou avec des troupeaux de rennes, quelque peu domestiqués, suivis en Finlande par Céline Clanet. Il y a des montagne artificielles, comme les terrils du Nord de la France reverdissant depuis l’abandon des mines de charbon. Plus inquiétante avance en Asie «La nouvelle route de la soie» voulue par l’actuel régime chinois. Observées par Yuri Andries, ces monstrueuses artères semblent davantage pensées pour des chars d’assaut que des cocons soyeux. En attendant, elles dénaturent ce qui forme parfois des parcs théoriquement protégés.

Accès difficile sans véhicule

Proches de La Brévine, connue comme le lieu le plus froid de Suisse en hiver (on fait alors du patin à glace sur le lac des Taillères), les lieux d’exposition doivent se mériter. Compliqué de réfléchir à la nature, alors qu'il faut toujours regarder où l'on met les pieds. Il y a par endroits des racines d'arbres redoutablement perverses. Pas facile non plus d’accéder au parcours sans moyen de transport personnels. Le Locle lui-même, point de départ, possède un caractère ferroviaire pour le moins périphérique. Il faut en plus le beau temps, même si quelques discrets nuages ne gênent personne. Passer de la Prairie Chobert au lac ne pose en revanche aucun problème. Une petite marche revigorante. Il ne semble pas interdit de flâner le long du chemin, voire de zapper sur quelques photos. Comme pour certains tableaux, c’est le cadre qui se révèle ici essentiel.

P.S. Il y a au bord du lac, des images signées par un duo africain de la fin du IIIe millénaire. Elles cachent bien sûr un photographe suisse actuel, chaud et vivant. Il traite ici de glaciation.

Pratique

«Alt+1000+, Vallée de La Brévine, en plein air, jusqu’au 20 septembre. Tél. 032 889 68 95, site www.plus1000.ch Accès libre sept jours sur sept. MBAL, 6, rue Marie-Anne Calame, Le Locle, jusqu’au 26 septembre. Tél. 032 933 89 50, site www.mbal.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 17h.

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