Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Alors, comment c'était la TEFAF de Maastricht, cette année? Mais plutôt bien!

La foire néerlandaise aux 279 exposants s'est terminée le 24 mars. L'édition 2019 a marqué la poussée des modernes et la quasi élimination de la peinture hollandaise à l'origine de le manifestation.

Le Louis Cretey du XVIIe siècle que proposait le Genevois d'adoption Rob Smeets. Vendu immédiatement!

Crédits: Galerie Rob Smeets, Genève 2019.

Dans la ronde infernale des foires d'art, qui se suivent et se chevauchent au fil des mois à un rythme toujours plus rapide, il n'existe en fait que deux obligations. Vous pouvez vous permettre de sauter à pieds joints par-dessus la BRAFA de Bruxelles en janvier. Le même mois, à moins bien sûr de vivre en Suisse romande, vous avez parfaitement le droit de faire l'impasse sur Artgenève. En revanche, il vous reste interdit, sous peine de perdre la face et de devoir vous faire hara-kiri comme les Japonais, de ne pas fréquenter la TEFAF de Maastricht à la fin mars et Art/Basel en juin.

Les visiteurs du salon néerlandais ont d'autant plus de mérite que le voyage dans cette pseudo capitale de l'Europe tient du rite initiatique. C'est leur chemin de Compostelle. Passeront-ils par Amsterdam? Descendront-ils de Cologne? Ou prendront-ils depuis la gare de Liège l'omnibus si miteux que certains Français hésitaient encore cette année  à emprunter tant ils leur semblait incompatible avec «la plus belle foire du monde»? Ils attendaient un train plus digne, ce qui a failli leur faire rater la correspondance. N'empêche que ce traquelet (ou tortillard, si vous préférez) s'arrête pile devant le MECC, où se déroulent les festivités. Une sorte de bunker géant planté dans une banlieue assez chic. Disons pour rester gentil que le bâtiment manque singulièrement de glamour.

Une impression d'opulence

C'est la raison pour laquelle les organisateurs, qui sont de vrais professionnels, surjouent le luxe à l'intérieur. Tout commence par un vestibule tapissé de fleurs. Des tulipes un peu pâles, je dirais même assez vertes, histoire de rappeler que le printemps reste timide aux Pays-Bas à cette saison. Il y a d'autres arrangements de ce type dans l'immense halle attenante, où tout doit respirer l'opulence. Il s’agit de plonger le visiteur dans un univers d'autant plus irréel qu'aucune fenêtre ne donne sur l'extérieur. Comme il s'agit d'un des derniers salons longs (la Biennale de Paris ayant décidé de réduire sa voilure en 2019), les exposants en remettent sur la décoration. Rien ne semble trop cher pour eux. Il faut dire qu'ils comptent bien se rattraper sur la bête, autrement dit le client. Maastricht a, comme Art/Basel la réputation de se révéler hors de prix. Il n'y aurait rien en dessous de six chiffres sur les 279 exposants. Je vous rassure tout de suite. Cette année, où l'édition s'est terminée le 24 mars, j'en ai repéré à quatre. Mille cinq cents euros même chez Janssens. Une excellente maison d'art asiatique ancien et moderne.

Le hall fleuri, au moment de son aménagement. Photo TEFAF.

N'empêche que le public vient pour les poids lourds qui font la réputation de la TEFAF. Le spectaculaire Renoir de 1903 qui s'est vendu pour une somme estimée à quinze millions d'euros quelques minutes après le début du vernissage VIP chez Dickinson. Le Basquiat de 1983 à 16,5 millions de Peter Brant. Les records vont en effet depuis quelques années aux XXe et XXIe siècles. Du reste, si la foire a renouvelé ses effectifs à 25 pour-cent depuis 2018, c'est pour permettre la percée réelle du contemporain. La TEFAF, qui a comme Art/Basel deux succursales (mais les deux à New York), entend bien devenir «the global fair». Rien ne doit lui échapper, ce qui offre pour le visiteur le mérite d'éviter la monotonie bâloise. Il y a cette fois aussi bien de l'archéologie que de l'émergent. Est-ce pour élargir encore la palette? Toujours est-il que le Suisse David Cahn aligne cette fois dans son stand blanc comme une réclame de poudre à lessive des silex paléolithiques. Tarifs plutôt bas. Les plus spectaculaires étaient affichés à 12 500 euros.

Agasse, Böcklin ou Liotard

Dans ces conditions, la TEFAF a complètement changé de caractère depuis sa modeste création par quelques marchands de peinture hollandaise du XVIIe en 1975. Devenue The European Fine Art Fair en 1988, la manifestation s'est contentée au départ de prendre de l'ampleur en se diversifiant. Aujourd'hui, on peut considérer qu'elle a, à l'instar de bien des choses, éliminé ses fondateurs. Il faut dire qu'à part Rembrandt et ses disciples, Vermeer ou Frans Hals le «Siècle d'or» n'a plus la cote. Il suffit de regarder les résultats des salles de vente. Les derniers grands représentants du genre brillaient cette année par leur absence. S'il reste de la peinture anciennes de qualité, c'est italienne, française, anglaise... ou même suisse avec Agasse, Böcklin ou Liotard. Stair Sainty présentait ainsi un magnifique Simon Vouet et un beau Michel Dorigny. Rob Smeets, qui se niche à Genève dans ce qui ressemble fort à une boîte aux lettres, proposait une fabuleuse «Crucifixion» du Lyonnais Louis Cretey (une des grandes redécouvertes récentes de l'histoire de l'art) que se sont disputée trois acquéreurs. Lowell Libson & Jonny (sans «h») Yarker offrait pour sa part un Wright of Derby nocturne comme on les aime. Un musée (on parle du Getty) a aussitôt mis le grappin dessus.

Le Michel Dorigny de Stair & Sainty et son cadre. Photo Stair & Sainty.

C'est du reste bien là le nord du problème! Si l'art ancien n'a pesé, selon le rapport payé par UBS et Art/Basel dont je vous parlerai bientôt, que 800 millions l'an dernier, c'est pas raréfaction. Tout a tendu, depuis les années 1960, à aboutir par achats, dons ou legs dans des institutions publiques. Bien sûr, il y avait encore cette fois deux Rubens et deux Watteau à la TEFAF. Mais il s'agissait de tableaux format carte postale pour tout dire peu désirables. Autrement, les plus belles toiles émanaient de maîtres qu'on eut naguère qualifiés de mineurs. Elles ont beau se voire proposées très cher. Trop cher sans doute. Il leur devient difficile de régater avec les Picasso, les Tanguy, les Giacometti ou le Derain de l'époque fauve exposés parmi les modernes à Maastricht.

Porcelaines et archéologie

Il n'y avait bien sûr pas que des tableaux à la TEFAF. Si le meuble ancien, en nette défaveur, s'y raréfiait, il se trouvait néanmoins de tout dans ce salon divisé en carrés comme les plaques de chocolat ou les cimetières. Dans un stand surchargé, dont le décor se voit remonté chaque année, Röbbig de Munich multipliait les porcelaines de Meissen à un tel point que le rarissime finissait par y avoir l'air courant. Anthony Meyer représentait dignement l'art tribal, presque absent à Maastricht. La section archéologique, où figurait notamment le genevois Sycomore, se révélait à la fois brillante et étoffée. Si le design pâtissait de sa répartition autour d'un des nombreux restaurants animant la foire, si l'étage de TEFAF Paper restait un peu faible cette année, les frères Kugel proposaient comme de coutume un stand stupéfiant. Il y avait là des objets d'art allant du coffret à bijoux de la reine Hortense au grandes plaques d'émail de Limoges du XVIe. Idem chez Brimo de la Roussilhe, le grand manitou du Moyen Age. Comme c'étaient là les stands que découvrait le public en entrant, il pouvait se dire que les choses commençaient bien.

Art tribal chez Antony Meyer. Il n'y a que sept représentants de cette branche à Maastricht. Photo AFP.

Mais ce public, au fait, voit-il tout? Non. Il lui faudrait environ trois jours entiers pour faire sérieusement le tour de la foire, où plus de 20 000 choses sont à vendre. La plupart des gens se contentent donc d'une section. Ou deux. Avec si possible des marchands proposant des présentations cohérentes. Il en demeure hélas toujours pour offrir des ensemble magnifiques, certes, mais si disparates qu'on s'interroge sur le goût réel de la maison, pour autant qu'il y en ait un. Si Eric Coatelem accroche toujours la seule peinture française des XVIIe et XVIIIe siècle, comment qualifier (comme je l'ai vu cet année) un commerçant faisant voisiner un Geer van Velde des années 1940 avec un primitif italien du XIVe siècle? A mon avis, ce monsieur pourrait tout aussi bien vendre des réfrigérateurs et des cuisinières électriques.

Ventes inégales

Voilà. Un dernier mot. Si la rumeur voulait à juste titre qu'il s'agisse d'une bonne cuvée, elle a aussi clamé que les affaire y avaient brillamment marché. J'ai sondé quelques maisons. Oui, il y a eu de grosses ventes. Mais pas chez tout le monde. Et ceci en dépit des assurances données. La TEFAF fait savoir urbi et orbi que son comité de «vetting» demeure le plus sévère du monde. Près de 200 experts indépendants ont vu et manipulé cette fois les objets avant l'ouverture. Ici, on ne peut pas se permettre de scandale sans dommage. On n'est pas au château de Versailles, qui a finalement bien résisté à l'affaire des fausses chaises de Marie-Antoinette...

Le stand d'Alberto de Castro. Photo TEFAF.

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