Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Allia ressort le livre d'Antonin Artaud de 1947 sur Van Gogh "suicidé de la société"

L'écrivain avait alors vu le peintre néerlandais comme un autre lui-même. Il s'agit là d'un de ses derniers textes. Il a donné naissance en 2014 à une exposition au Musée d'Orsay.

Un des nombreux autoportraits d'Artaud. Celui-ci date du début des années 1940.

Crédits: DR

C'est un texte célèbre. Suffisamment même pour avoir donné matière à une exposition au Musée d'Orsay en 2014. «Van Gogh, le suicidé de la société» avait alors remporté un énorme succès public. Soyons cependant justes. Ce triomphe était dû au peintre mythique, et non pas au pamphlet d'Antonin Artaud, que rééditent aujourd'hui les éditions Allia.

L'écrit en question remonte à une précédente rétrospective dédiée au Néerlandais. C'était en 1947 à l'Orangerie. Son ouverture imminente avait incité le galeriste Pierre Loeb a demander, presque à commander, un texte au poète. Ce dernier était enfin sorti de son asile psychiatrique de Rodez, où il avait été gavé d'électrochocs. A 51 ans, celui qui fut un fort bel homme ressemblait à un vieillard. Il n'avait du reste plus que quelques mois à vivre. Toujours est-il que le texte a paru, après avoir été dicté. Il se révélait conforme aux attentes. C'était bien la société qui avait causé en 1890 la mort de ce génie. Une société aux ramifications innombrables, et parfois imprévues. Le bon docteur Gachet et Théo van Gogh figuraient parmi les coupables dans cette prose haletante. En voulant normaliser le peintre, il l'ont amené à se donner le coup de pistolet fatal.

Une sorte d'autoportrait

Inutile de préciser que «Van Gogh, Le suicidé de la société» constitue une sorte d'autoportrait. Avec des mots cette fois. On sait combien Artaud, de son crayon fébrile, a cherché au fil du temps à saisir les traits de son visage. Le Centre Pompidou conserve du reste, grâce à un legs de 1994, un nombre considérable de ces feuilles, qu'il a peu à peu montrées. Elles dégagent la même fièvre que ce texte incantatoire, qu'il faut tout de même qualifier de délirant. Et cela même si Artaud bénéficie, depuis plusieurs décennies déjà, d'une sorte de sacralisation globale.

Coïncidence? Les mêmes éditions Allia proposent parallèlement un autre livre de 1947. Il est dû à la collaboration de Theodore Wiesengrund Adorno, que le nazisme avait fait fuir jusqu'aux Etats-Unis, et de Max Horkheimer. Un compatriote lui aussi émigré à New York, après avoir passé par Genève. «Kulturindustrie» a paru pour la première fois en allemand, à Amsterdam. Les deux auteurs s'y penchent sur la culture de masse, telle qu'elle leur apparaissait régner en Amérique durant les années 1940. Elle était forgée selon eux par le cinéma et la radio. Le premier émanait d'un Hollywood à son apogée économique, même si les compagnies se trouvaient aux mains des banques. C'est en 1946 que les recettes des salles ont été les plus hautes, avant de peu à peu décliner. Même descente pour la TSF, dont un film comme «Radio Days» de Woody Allen rappelait l’apogée en 1987. Le livre aujourd'hui réimprimé par Allia date juste d'avant l'essor de la télévision, qui allait opérer la jonction des deux genres.

Des produits programmés

Que reprochent Adorno et Horkheimer à cette industrie du divertissement? D'être entièrement programmée. Des produits, par ailleurs soignés, se voient répétés à l'infini pour une clientèle ciblée et soumise. Dans une salle obscure, elle sait dès la première scène comment le film se terminera. Assis devant son poste, l'auditeur écoute d'interminables feuilletons. Rien qui puisse jamais créer la surprise, et par là le désordre. Les deux auteurs n'étaient visiblement pas réceptifs aux charmes convenus du film noir ou de la comédie musicale!

Pratique

«Van Gogh, Le suicidé de la société», d'Antonin Artaud, 79 pages, «Kulturindustrie», de Theodore Wiesengrund Adorno et Max Horkheimer, 107 pages, aux Editions Allia.

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