Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Alain Corbin publie avec "La rafale et le zéphyr" une histoire de notre rapport au vent

Tornades et les légères brises sont longtemps restées incompréhensibles aux scientifiques. La fin du XVIIIe siècle a adoré les orages, proches du "sublime".

Zéphyr et Chloris. Ils soufflent sur "La naissance de Vénus" de Botticelli. C'est la couverture du livre.

Crédits: DR.

Le soir du 13 juillet 1788, un orage «comme on n’en avait jamais vu» traverse la France de Tours à la Flandre, alors autrichienne. Tout plie, casse et s’écrase sur son passage. La tornade avance à une vitesse prodigieuse, laissant le lendemain un pays «ravagé». Elle ressemble à une opération militaire admirablement conduite. Au château de Rambouillet, réaménagé par Louis XVI pour Marie-Antoinette, il y a eu 11 749 carreaux de brisés. Bref. C’est l’ouragan Lothar du 26 décembre 1999 en mieux, autrement dit en pire.

Inutile de préciser que l’événement sert de tête de chapitre pour «La rafale et le zéphyr», que l’historien Alain Corbin vient de publier à 85 ans chez Fayard. Ce désastre naturel lui semble important pour trois raisons. D’abord, à cause de la coïncidence troublante qui en fait une métaphore de la Révolution française. Ce cyclone terrestre a frappé un an jour pour jour avant les troubles ayant mené à la prise de la Bastille. Il correspond à la nouvelle sensibilité de l’époque. Nous sommes entre le «Sturm und Drang» de Goethe et les «orages désirés» de Chateaubriand. Doux ou violents, les vents cessent enfin d’échapper aux scientifiques. Il n’y a plus de souffle divin mais des règles propres aux climats, comme est en train de les définir un savant de la carrure de Lavoisier.

Les odeurs et les arbres

Selon Corbin, il existe ainsi une préhistoire et une histoire des vents, commençant dans l’Antiquité pour finir avec les climatologues actuels. Comme pour tout, du reste. L’homme a ainsi livré précédemment une généalogie des odeurs, comme une autre des loisirs. Il a abordé le sensible, le paysage, l’ombre, l’herbe et l’ignorance (ce dernier tome étant sorti sans grand bruit en 2020). C’est devenu le spécialiste populaire en la matière depuis la sortie remarquée de «Le miasme et la jonquille» chez Aubier en 1982. L’ouvrage apparaissait alors novateur dans son approche. Les lecteurs découvraient que les senteurs, agréables ou non, n’étaient pas perçue de la même manière selon les époques. La notre a fait sienne une idée d’aseptisation proche du déni. Un fromage fort, une fleur de lys ou une aisselle masculine ne doit plus rien sentir du tout, alors que cela faisait partie du plaisir au Grand Siècle.

Alain Corbin il y a quelques années. Photo France Culture.

Mais revenons aux rafales et aux zéphyrs. Ils sont de toutes sortes, selon Corbin. A côté des cyclones meurtriers (le mot vient du même mot grec que «cycle»), il existe ainsi les brises printanières. Les vents fripons retroussant les jupons chantés par Georges Brassens (Corbin préfère citer Jean Giono). Le mistral froid et le simoun chaud. Ils influent non seulement sur la vie quotidienne, mais le caractère des Occidentaux. Il a curieusement fallu du temps pour s’en rendre compte. L’historien cite une lettre de Madame de Sévigné, datée de 1689, expliquant pourquoi le gros temps en Bretagne la rend inévitablement triste. L’épistolière faisait ici œuvre de pionnière, alors que l’idée nous semble aujourd’hui très banale.

Une approche livresque

L’histoire sensorielle de Corbin demeure cette fois avant tout livresque. Victor Hugo. Leconte de l’Isle. Jean-Jacques Rousseau... Plus des poètes aujourd’hui disparus. Une grand place se voit laissée à Ossian, dont la gloire culmine vers 1800. Ce barde écossais antique passait alors pour l’équivalent celte d’Homère. Comme le Grec, il accordait une très grand place aux éléments naturels. James McPherson avait su retrouver ses poèmes oubliés. Les traduire et les publier. La plus grande supercherie littéraire de tous les temps. A côté, Romain Gary-Emile Ajar reste en enfant de chœur. McPherson avait (presque) tout inventé. Le grand poète, c’était lui, même si la postérité ne lui a pas pardonné sa supercherie. McPherson-Ossian a ainsi durant cinq décennies mis l’âpre et violent vent du Nord à la mode.

Lilian Gish dans "The Wind" de Victor Sjöström, 1928. Photo DR.

Si Corbin cite bien des écrivains, les plasticiens se voient prétérités, alors qu’il vont s’échiner à représenter les effets du souffle céleste à la fin du XVIIIe siècle. Même des sculpteurs, comme Jean-Baptiste Stouf s’y essayeront vers 1790. Le 7e art ne se voit guère mieux traité. Tout se voit réglé en quelques mots. Si le quatrième de couverture vient nous rappeler que le vent symbolise aussi le temps et l’oubli, il n’y a ainsi pas un mot à l’intérieur sur «Gone With The Wind» qui en constitue pourtant la plus parfaite illustration. Pas assez respectable sans doute! Un petit rappel sur la plus belle tornade du cinéma (celle de «Steamboat Bill Jr» de Buster Keaton, 1928) eut été souhaitable. Et comment passer sous silence, même si nous sommes encore dans le cinéma muet, «The Wind» (1928 aussi) de Victor Sjöström? Le film entier tourne autour du vent du désert qui rend peu à peu l’héroïne folle.

Dans ces conditions, ce livre finalement assez mince me semble un peu lacunaire. Il ne possède l’importance ni de «Le miasme et la jonquille», ni des bien plus récents «La douceur de l’ombre» (2013) ou «la fraîcheur de l’herbe» (2018). Ce vent a pour moi le souffle un peu court. Attendons donc l'ouvrage suivant!

Pratique

«La rafale et le zéphyr, Histoire des manières d’éprouver et de rêver le vent», d’Alain Corbin, aux Editions Fayard, 175 pages.

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