Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AIX-EN-PROVENCE/Le Musée Granet raconte la galerie Jeanne Bucher

Crédits: Galerie Jeanne Bucher-Jaeger, Paris

Depuis le milieu du XIXe siècle, pour le meilleur comme pour le pire, l'histoire de l'art contemporain se confond avec celles des galeries. Il y a eu Durand-Ruel et Bernheim Jeune. Puis Beyeler et Leo Castelli. Aujourd'hui, Gagosian ou Marlborough (sur un plan plus modeste Emmanuel Perrotin en France) tiennent le haut du pavé en jouant parfois le rôle de la vedette, au détriment de certains des créateurs présentés. Ce sont eux qui lancent. Eux qui soutiennent. Eux qui cautionnent. Eux qui larguent parfois aussi... 

Certains de leurs collègues accomplissent avec moins d'effets de manche un travail plus important en servant de passeurs. Le Musée Granet d'Aix-en-Provence, dirigé par Bruno Ely, se penche ainsi sur la véritable institution créée il y a près d'un siècle par Jeanne Bucher (1872-1946). Il a raison. La femme se révèle étonnante. Elle a su communiquer sa «passion», puisque c'est le mot qui revient ici souvent, à son petit-neveu qui l'a lui-même inculquée à ses fils et à sa fille. Sa galerie existe donc toujours en 2017. Mieux encore! Jeanne Bucher-Jaeger a essaimé. Le lieu de base, situé au fond d'une cour de la rue de Seine (on ne donne pas ici dans le tape-à-l'oeil), s'est complété d'un vaste espace rue de Saintonge, dans le Marais, rénové par l'archistar Dominique Perrault. En septembre de cette année, c'est à dire dans quelques jours, ouvrira la succursale de Lisbonne.

Une Alsacienne mariée à un Suisse 

Depuis 2010, Véronique Jaeger, actuelle directrice, travaille à une histoire de la galerie après en avoir classifié durant six ans les archives. Voilà ce qui a dû grandement aider à monter l'exposition actuelle. Celle-ci comprend les principaux artistes montrés depuis 1925, avec une focalisation sur le temps de Jeanne Bucher. L'accrochage, qui montre aussi bien Wassili Kandinsky que Nicolas de Staël, Veira da Silva, Jean Dubuffet ou Paul Klee, comprend beaucoup de pièces sortant de l'énorme stock conservé par la galerie. Il eut été délicat d'assurer la promotion de ses poulains et pouliches actuels dans un musée municipal. Surtout en France, où les instances officielles gardent une peur bleue du commerce, allié à l'argent et donc au Diable. 

Mais qui était Jeanne Bucher? Une Alsacienne, née dans une province fraîchement annexée par l'Allemagne impériale. Peu de choses sont dites de ses jeunes années. On sait que, mariée à un Suisse, elle a servi d'infirmière dans notre pays durant la Première Guerre mondiale. Elle était déjà quadragénaire. La femme a toujours développé des intérêts littéraires et artistiques. A Genève, elle a travaillé trois ans à la Bibliothèque publique et universitaire avant de participer, rue de Carouge, à l'aventure théâtrale des Pitoëff. Elle arrive à Paris en 1922. Pour elle, la vie commence à 50 ans. Elle ouvre une première galerie-librairie avec l'architecte moderniste Pierre Chareau en 1924. Premières expositions à l'instigation de Jean Lurçat. Elle ne se confinera par la suite à aucun style, passant des cubistes aux surréalistes avec un penchant pour les artistes naïfs. Chez elle, Picasso côtoiera Max Ernst et André Bauchant.

Une succession heureuse

Le lieu premier se révèle vite exigu. Après avoir logé sur du Cherche-Midi, Jeanne déménage en 1935 au 9b, boulevard de Montparnasse, s'associant cette fois avec la mécène Marie Cuttoli. Elle a déjà présenté d'innombrables gens appelés à devenir célèbres, de Giacometti à Joachim Torres Garcia. Egalement éditrice (notamment pour «Une semaine de bonté» de Max Ernst en 1934), elle devient un modèle pour le fameux Dr Barnes de Philadelphie et pour Alfred Barr, le directeur du tout jeune MoMA de New York, qui l'invite aux Etats-Unis. Elle y retournera juste avant sa mort afin d'y découvrir la bouillante création américaine des années 1940. Joseph Albers et Robert Motherwell figureront dans ses bagages au retour. 

Résistante de la première heure, comme son frère Pierre avait été l'âme de la révolte contre les Allemands occupant l'Alsace de 1871 à 1918, Jeanne Bucher s'éteint en 1946. Elle avait maintenu très haut la flamme, proposant de nombreux accrochages semi-clandestins durant la guerre. Se posait le problème de sa succession. Celle-ci sera assurée par son petit-neveu Jean-François Jaeger, 23 ans, qui ne l'a pas connue. Succès total. Aidé dans les années 1950 par le Suisse Jean Planque (1), qui lui présente Jean Dubuffet, Jaeger déménage rue de Seine en 1960. Le local se prête à de plus larges accrochages. Il permet aussi de montrer l'art tribal africain et l'archéologie précolombienne qui fascinent le galeriste. Comme la création contemporaine asiatique, du reste.

Une profession de foi 

A 94 ans, Jean-François Jaeger reste bien présent rue de Seine, ce qui en fait le plus vieux galeriste de Paris avec, dans la même rue, le spécialiste de l'estampe Hubert Prouté. Sa forme physique et intellectuelle reste étonnante. Il a néanmoins remis le pouvoir en 2003 à ses enfants. Véronique a collaboré avec son frère Frédéric avant de se retrouver seule en 2010. C'est à elle que l'on doit le bourgeonnement actuel et le choix de nouveaux artistes, de Susumu Shingu à Fabienne Verdier et Dani Karavan. On ne donne pas ici dans le bling-bling et le kitsch. Véronique parle du reste de son travail comme d'une «profession de foi». 

Il aurait été bon que l'exposition se situe au niveau de cette aventure sur trois générations. Ce n'est hélas pas le cas. Le Granet rénové, qui ne dispose pas d'un véritable espace d'exposition, doit vider un partie de ses salles permanentes sur deux étages. C'est là le moindre mal. Le pire, c'est que les œuvres choisies restent pour beaucoup de nature intime. Elles se perdent sur d'aussi larges cimaises. L'histoire ne se voit de plus pas très bien racontée. La fameuse «passion» invoquée ne passionne du coup pas vraiment. La muséification l'a aseptisée. Rendue impersonnelle. Aplatie. Restent, parmi des pièces plus modestes, de très belles toiles de Nicolas de Staël, de Wassili Kandinsky ou de Fabienne Verdier. Il faudra un jour revenir sur le sujet. 

(1) La Collection Planque, je le rappelle, est aujourd'hui conservée dans une chapelle d'Aix-en-Provence, devenue du coup une annexe du Musée Granet.

Pratique

«Passion de l'art», Musée Granet, place Saint-Jean-de-Malte, Aix-en-Provence, jusqu'au 24 septembre. Tél. 00334 42 52 88 32, site www.museegrabet-aixenprovence.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 19h.

Photo (Galerie Jeanne-Bucher-Jaeger): Jeanne Bucher examinant quelques toiles naïves.

Prochaine chronique le lundi 21 août. Les Cinémas du Grütli proposent à Genève une rétrospective Jacques Tourneur.

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