Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AIX-EN-PROVENCE/L'Hôtel de Caumont propose un bon Alfred Sisley

Crédits: Hôtel de Caumont/Kunstmuseum, Winterthour

Les impressionnistes ne sont pas tous à égalité. Certains se voient honorés plus souvent que d'autres. Cet été, Paul Cézanne (pour autant qu'il appartienne au groupe) se voit ainsi exposé à Paris, Bâle, Martigny et bientôt Karlsruhe. Camille Pissarro a connu il y a peu un retour de flamme parisien. Deux présentations quasi simultanées. Degas se retrouvera à nouveau au Musée d'Orsay dès le 27 novembre. A partir du 14 septembre, le Musée Marmottan, toujours dans la capitale française, se penchera sur «Monet collectionneur». L'homme s'intéressait sans surprise à Renoir, Caillebotte ou Berthe Morisot. 

Tout cela c'est très bien, même si l'impressionnisme tend à basculer, mine de rien, dans la partie «art ancien» de magazines spécialisés. Un signe de vieillissement. Il reste cependant un écarté célèbre, Alfred Sisley (1839-1899). Rares demeurent en effet les rétrospectives consacrées à l'Anglais du groupe. Aussi faut-il profiter de l'accrochage organisé jusqu'à la mi-octobre par l'Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence. Il s'agit d'une première française depuis Lyon, en 2002. Avant, il faudrait remonter à la présentation d'Orsay en 1993. Une génération...

Un impressionniste pur 

D'une certaine manière, Alfred Sisley, qui n'a jamais dévié, reste pourtant l'impressionniste le plus pur. Il peint même en hiver en plein air, ce qui se révélera préjudiciable à sa santé. Aucun travail de studio, alors que ses congénères ont passablement triché. Il ne s'est attaqué qu'au paysage, souvent sans la moindre figure. De simples silhouettes au plus. Aucun autre ne se sera autant intéressé à l'atmosphère climatique. Avec lui, tout commençait, au propre comme au figuré, par le ciel. Parfois gris. Généralement un peu nuageux. Au fil des années, sa touche a peu changé. Sa spécialiste, la Britannique MaryAnne Stevens, fait cependant remarquer que l'intensité colorée augmente dans les années 1880, avec des juxtapositions audacieuses. Elle voit du coup en lui un précurseur des pointillistes, même si Seurat est mort bien avant Sisley.

Mais qui est ce dernier? Le fils d'un négociant anglais, né à Paris. Les débuts restent financièrement faciles. Sa famille se verra cependant ruinée par la guerre de 1870, année où l'atelier d'Alfred sera détruit à Bougival par les troupes prussiennes. Sisley met du temps à sortir des clous. Comme Claude Monet, il commence par des toiles acceptables, même dans un Salon. On aurait ainsi pu montrer à Aix la vaste «Allée des châtaigniers à La Celle-Saint-Cloud» de 1866, qui appartient au Petit Palais parisien. Sisley ne produira par la suite plus rien d'aussi officiel ni d'aussi grand. Mais l'Hôtel de Caumont, ex-conservatoire de musique, demeure un lieu intime.

Voyages anglais 

Après avoir rappelé que nombre de Sisley ont refait surface depuis un quart de siècle, MaryAnne Stevens a choisi un parcours à la fois chronologique, climatique et géographique. Il y a ainsi les lieux de l'artiste, avec carte détaillée. Louveciennes, Villeneuve-la-Garenne, Saint-Cloud, Saint-Mammès ou Marly-le-Roi, alors en pleine campagne, se succèdent aux cimaises. Notons qu'il y a aussi les vues des environs de Londres, voire du Pays de Galles. Sisley a rendu plusieurs visite à ce qu'il est impossible d'appeler son pays natal. Hampton Court l'a particulièrement inspiré, avec son pont et ses embarcations de rameurs. Les séjours lui ont aussi permis de voir, et d'étudier, les paysagistes John Constable et William Mallord Turner. 

Sisley a mené depuis les années 1870 une existence difficile. La critique d'avant-garde (pour l'époque, évidemment!) l'a certes reconnu et loué. Mais ses marchands éprouvaient la plus grande peine à vendre ses toiles, de petites dimensions, à un prix correct. Durand-Ruel, au cours de sa carrière de marchand, lui a acheté 412 peintures. Mais à bas prix. Sisley a donc sans cesse dû chercher, quémander de l'argent. Il n'a pas, comme assez vite Renoir, éprouvé le désir de faire des portraits, plus rémunérateurs. Il faut attendre 1888 pour que l'Etat lui achète une première œuvre. Puis est venue la maladie. Sisley est mort d'un cancer à la gorge en 1899. Sa vente après décès a possédé un caractère caritatif. Son atelier fut complété par 44 peintres, donnant chacun une pièce souvent plus cotée que les siennes, afin de venir en aide à sa famille.

Un lieu magnifique 

Pendant provençal au Musée Jacquemart-André de Paris (et également géré par Culturespaces), l'Hôtel de Caumont constitue un magnifique bâtiment commencé par Robert de Cotte, l'architecte de Louis XIV, et terminé par un confrère local. Archi-restauré, c'est devenu un lieu très bourgeois, pour autant que cet univers existe encore dans son acception ancienne. Librairie. Magasin. Et surtout salon de thé, avec tables dans le jardin. Sa politique d'exposition peut sembler étrange. Contradictoire. Incohérente. Sisley succède peu ou prou aux photos de Marilyn Monroe. L'idée est cependant de rester aimable et facile d'accès. 

Il y a donc aux murs, surdécorés par Hubert Le Gall avec beaucoup de coquetteries de mise en scène, un nombre raisonnable de tableaux. Beaucoup proviennent de collections privées. Sisley doit demeurer le moins «muséifié» des impressionnistes. Se retrouvent là beaucoup de jolies choses, avec la restriction qu'impose l'adjectif «joli». C'est un art manquant un peu de force, même s'il est permis d'admirer les pointes de qualité que constituent les tableaux d'Hampton Court ou la série (à la Monet) des églises de Moret. Mieux valait effectivement ne pas présenter trop de toiles. Il y a, comme cela, des artistes gagnant à se voir résumés.

Pratique 

«Sisley, L'impressionniste»,, Hôtel de Caumont, 3, rue Joseph-Cabassol, Aix-en-Provence, jusqu'au 15 octobre. Tél. 00334 42 20 70 01, site www.caumont-centredart.com Ouvert tous les jours de la semaine de 10h à 19h, nocturne le vendredi jusqu'à 21h30.

Photo (Hôtel de Caumont): Une vue du pont de Hampton Court. Le tableau appartient au Kunstmuseum de Winterthour.

Prochaine chronique le jeudi 7 septembre. Fautrier au Kunstmuseum de Winterthour.

 

 

 

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."