Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Agnes et Frits Becht font un dépôt permanent au Kunst Museum de Winterthour

Les collectionneurs néerlandais sont des gens discrets. L'institution leur dédie la première exposition d'une série de "Living With Art". C'est du contemporain austère.

Konrad Bitterli devant un des Olivier Mosset.

Crédits: Kunst Museum, Winterthour 2020.

«Est-ce que quelqu’un pourrait me renseigner sur Agnes et Frits Becht? J’ai secoué Internet et je n’ai rien trouvé.» Déniché au hasard de mes recherches, ce «post» offre quelque chose de décourageant. Tout a déjà été tenté. Le couple néerlandais joue bel et bien à cache-cache avec les amateurs d’art contemporain. Impossible de savoir quoi que ce soit sur lui, sinon apprendre sa localisation à Hilversum. Pas d’images, à part un minuscule cliché flou remontant à 1967. C’est loin! Le portrait officiel aujourd’hui utilisé par le Kunst Museum de Winterhour pour «Living With Art» se révèle plus net, certes. Mais en regardant attentivement les vêtements formels arborés par les intéressés, je le daterais du début des années 1980. Autant dire que ni Madame, ni Monsieur ne doivent avoir exactement la même tête en 2020!

Ouverte il y a quelques jours dans l’aile moderne construite par Annette Gigon et Mike Guyer en 1993-1995, l’exposition «Living With Art» tourne pourtant autour de deux collectionneurs actifs depuis plus d’un demi siècle. Ils se sont lancés à un moment où la création contemporaine n’avait encore rien du «trend» mondain qu’elle possède aujourd’hui. Les Becht constituent des pionniers. La fiche d’accompagnement précise bien «qu’ils ont dû commencer vers 1964». L’année où le pop-art explose à la Biennale de Venise, pour ceux qui auraient besoin de points de repère. Les Becht se sentaient cependant plus proche du minimalisme, né au même moment. Ils ont commencé à organiser des expositions dans une vieille fabrique, située au centre d’Amsterdam. Elle et lui se sont parallèlement impliqués dans la promotion artistique sur un plan plus général. Frits (notez le «s» final qui l’apparente à Frans Hals!) a été discrètement derrière la rétrospective montée en 1990 par le Rijksmuseum pour marquer les cent ans de la mort de Vincent van Gogh. Idem pour celle du Gemeente de La Haye célébrant en 1994 le demi siècle de la disparition de Piet Mondrian.

Un ensemble pionnier

La collection des Becht eux-mêmes s’est toujours caractérisée par sa précocité. Les conjoints ont acheté très vite, sans attendre la caution des musées et du marché. Ils ont fait leurs emplettes en Europe comme à New York. Les Hollandais ont agi un peu comme les Rupf à Berne, qui avaient été à Paris les premiers clients de Kahnweiler, le marchand des cubistes, en 1909. A la différence près qu’eux se sont liés personnellement à beaucoup de plasticiens alors émergents. La chose les amenés à acquérir de nombreuses pièces sans trop se ruiner. D’où plusieurs présentations muséales, dont celle du LaM de Villeneuve-d’Ascq, dans la banlieue de Lille, en 1988. Difficile de savoir si les époux ont suivi les générations ultérieures de plasticiens. Rien ne se voit dit à ce propos par le Kunst Museum de Winterthour, dont j’ai lu religieusement la feuille de route.

Fred Sandback. Photo d'archives, DR.

Si les Becht se retrouvent ici, c’est cependant parce qu’ils sont, comme bien des collectionneurs un peu boulimiques, en plein surplus. Ils doivent délocaliser. Agnes et Frits ont donc consenti, pour utiliser le verbe utilisé en ces circonstances, un prêt à long terme (le communiqué de presse dit «permanent») au principal musée alémanique après Bâle et Zurich. Un lieu que son ancien directeur Dieter Schwarz et l’actuel Konrad Bitterli ont focalisé sur le contemporain, sans rejeter pour autant les époques précédentes. L’ensemble confié se révèle si important que le «Living With Art» actuel se révèle la première d’une série de manifestations. Le choix a été fait de montrer les artistes par séquences, et non de se livrer à un frivole butinage. David Tremlett, Fred Sandback, Bill Bollinger ou Richard Long (ce dernier avec une belle série de photos en noir et blanc et une installation au sol réalisée pour une fois non en pierres mais en bois) font partie de la première fournée.

Des "dialogues"

Il s’agissait aussi de prouver que les prêts des Becht trouvaient leur sens à Winterthour plutôt qu’ailleurs. C’est là la grande astuce. Konrad Bitterli a donc mélangé ces nouveautés avec des œuvres tirées des collections afin de créer des «dialogues». Fred Sandback constitue une spécialité du Kunst Museum. Rien de lui apparemment au Museum für Gegenwart, au Mamco ou au Kunsthaus. L’union faisant la force, l'Américain acquiert ici une puissance redoublée. Très orienté vers les arts graphiques, le Kunstmuseum possédait déjà des dessins de Bill Bollinger. Il dispose maintenant de pièces en 3D. Décédé en 1988, ce sculpteur «aujourd’hui presque oublié en dépit de son importance» a donc acquis un fonds de référence dans le pays qui l’avait découvert en 1969 dans la légendaire exposition «Quand les attitudes deviennent formes» à la Kunsthalle de Berne.

Bill Bollinger. Photo d'archives, DR.

La correspondance devient patente avec Olivier Mosset, dont le Mamco a décroché la rétrospective il y a quelques jours après des mois d’exposition. Le Kunst Museum détenait un grand monochrome noir et une des inévitables cibles sur fond blanc. Les Becht avaient deux cibles, le grand et le petit modèle. La chose permet du coup de monter une salle autour de l’artiste suisse au lieu de l’utiliser à la manière d’une ponctuation. Avec son ascétisme, Mosset complète ici un accrochage pour le moins austère présenté à l’intérieur d’une extension muséale qui ne l’est pas moins. Dans des salles blanc de blanc au sol de béton, il n’ a parfois presque rien. On est minimal ou on ne l’est pas. Je retiens en particulier la grille de Bill Bollinger en Salle 14. On pourrait poser un matelas dessus sans déranger personne. A côté de l’exposition actuelle, le Mamco ressemble aux Folies-Bergères. Nous sommes loin de John Armleder et de ses coulées avec diamantine…

Asger Johns, Karel Appel, Philip Guston...

Un dernier point. Que deviendront les œuvres après leur décrochage le 3 janvier? Mystère. Les réserves, sans doute. Comme je vous l’ai dit tout à l’heure, le Kunst Museum de Winterthour se révèle extrêmement riche, surtout quand on pense à tout ce qui se trouve déjà ailleurs dans la ville. Sa direction profite d’ailleurs de l’occasion pour ressortir au rez-de-chaussée des toiles importantes d’Asger Johns, de Karel Appel ou de Philip Guston. En voilà qui n’ont pas dû revoir la lumière depuis longtemps!

Pratique

«Living With Art», Kunst Museum beim Stadthaus, 52, Museumstrasse, Winterthour, jusqu’au 3 janvier 2021. Tél. 052 267 51 62, site www.kmw.ch Ouvert le mardi de 10h à 20h, du mercredi au dimanche de 10h à 17h.

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