Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Adrien Goetz donne son pamphlet avec un bref "Notre-Dame de l'humanité"

L'Académicien des beaux-arts s'attaque à l'incurie française en matière de patrimoine, surtout du XIXe siècle. Son petit livre reste un peu trop bien élevé.

La flèche qui fait aujourd'hui l'objet de tant de controverses stériles.

Crédits: AFP

Il n'a pas chômé. L'incendie de Notre-Dame a eu lieu le lundi 15 avril. Le dimanche 21, Adrien Goetz avait terminé son manuscrit, retouché par la suite afin de l'actualiser. L'auteur aurait parlé il y a une vingtaine d'années, quand cette expression était à la mode, d'un livre «écrit dans l'urgence». Il ne compte d'ailleurs que 74 pages. «Notre-Dame de l'humanité», au titre un peu grandiloquent, adopte donc le format du pamphlet. Il s'agit de dénoncer, non pas l'ahurissante suite de négligences que nous avons apprises depuis (mais les avons-nous vraiment apprises?), mais l'incurie générale. La France, qui n'en finit pas de se rengorger (là, c'est moi qui parle) possède le patrimoine le plus mal entretenu d'Europe, et ce depuis des décennies pour ne pas dire des siècles. Rien ou presque n'a été fait depuis Eugène Viollet-le-Duc, qui a précisément sauvé Notre Dame au milieu du XIXe. En dépit de travaux ponctuels, dont ceux prévus avant le sinistre, la cathédrale de Paris était donc une demi ruine le 15 avril, alors que Milan ou Londres ne cessent d'ouvrir des chantiers au Duomo ou à Westminster.

L'ouvrage commence bien sûr par le témoignage de l'auteur, sur place au moment du sinistre. Des pages un peu convenues. L'intéressant est à chercher plus avant, dans ses réflexions sur le mépris que la France officielle conserve de ses monuments du XIXe, qu'ils soient architecturaux ou picturaux. Alors que Viollet-le-Duc a fait l'objet d'une remarquable exposition en 2014 à la Cité du Patrimoine, l'Etat se demande aujourd'hui s'il est bien raisonnable de reconstruire à l'identique sa flèche de Notre-Dame. Les églises de Paris se trouvent par ailleurs dans un état de vétusté inimaginable. Toutes risquent de flamber un jour vu l'état de leurs installations, notamment électriques. Quant aux peintures, elles se cloquent et s'écaillent irrémédiablement. Saint-Germain-de-Prés (dont l'admirable restaurations des fresques murales a fait l'objet d'un de mes chroniques cette année) constitue en fait l'exception. Est-il normal qu'à Saint-Clotilde, il ne restera bientôt plus rien des décors religieux de William Bouguereau, alors que Sotheby's proposait le 22 mai dernier (mais le tableau ne s'est tout de même pas vendu!) «L'enfance de Bacchus» du même peintre pour un minimum de 25 millions de dollars?

Occuper l'Hôtel-Dieu

Là, les pages de Goetz sonnent juste, comme sa proposition de faire pour Notre-Dame, dans un Hôtel-Dieu semi désaffecté, un Musée de l'Œuvre de la cathédrale. Comme il en existe un à Strasbourg. Comme Florence a modernisé le sien en 2015, avec un immense succès public, à côté de Saint-Marie-de-Fleurs. «Ouvrir un lieu où l'on verrait que Notre-Dame a été le plus bel endroit de France pour admirer de la grande peinture, aux XVIIe et XVIIIe siècles, de l'orfèvrerie et des objets d'art, de la sculpture, avant l'invention du musée public.» Il pourrait contenir les tableaux sauvés en avril, les fragments archéologiques déposés à Cluny (une institution aujourd'hui quasi fermée pour travaux) ou des fragments divers conservés au Louvre. Le public pourrait enfin admirer ces œuvres bien éclairées et enfin expliquées.

Adrian Goetz en académicien des beaux-arts. Photo tirée de son compte Twitter

Pour cela, il faudrait cependant une volonté politique, absente. Un désir religieux, inexistant. A ce propos, Adrien Goetz tacle l'Eglise, qui préfère ses «pierres vivantes (comprenez par là les fidèles) aux pierres tout court. Le clergé parisien semble avoir été en dessous de tout pour Adrien Goetz au moment même où il s'agissait de rassembler. Quant au pape François, il a oublié de citer Notre-Dame dans son message de Pâques (1). La chose peut cependant sembler moins grave que les paroles de Mgr Benoist de Sinety, disant qu'une partie de l'orgueil humain avait disparu dans les flammes. Presque une bonne chose sur le plan moral, finalement... On pense aux années 60, quand les catholiques de France voulaient par modestie de nouvelles églises souterraines, ou en forme de hangars. Il faut dire que leur Eglise entachée de divers scandales, se considère aujourd'hui avant tout comme un service social. Ou alors, mais ici pour le pire, de «lobby» (et là c'est de nouveau moi qui parle...) contre l'évolution des mœurs.

Le bon ton

Le livre fourmille donc d'idées. Il reste juste à mon avis trop prudent. Trop bien élevé. Adrien Goetz demeure à 53 ans un pur produit des grandes écoles. Membre de l'Académie des beaux-arts, ce qui donne par ailleurs du poids à sa plume, il enseigne à La Sorbonne. Il écrit une chronique, pertinente mais pas assez impertinente, dans «Le Figaro» (2). Ses romans, parfois excellents («Une petite légende dorée», «La dormeuse de Naples»), restent de bon ton. On aimerait plus de mordant. Une critique plus juste de la suffisance, et par conséquent de l'insuffisance française en matière non seulement patrimoniale, mais intellectuelle. Mais cela, il faudrait le demander à quelqu'un d'autre. A qui, au fait?

(1) Le don du Vatican, environ 20 000 euros, demeure par ailleurs infiniment plus modeste que celui de Walt Disney pour Notre-Dame, qui a fait l'objet d'un de ses films. Où se situe la culture aujourd'hui (mais là c'est à nouveau Etienne Dumont qui parle...)
(2) La dernière chronique en date, postée le 23 juin, porte sur le projet de confier au Cirque du Soleil l'animation du parc Jean-Jacques Rousseau à Ermenonville. Non, ce n'est pas une blague!

Pratique

«Notre-Dame de l'humanité», d'Adrien Goetz aux Editions Grasset, 74 pages.





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