Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Abstraction! Abstraction Le Mamco rend hommage au peintre français Martin Barré

L'artiste, mort en 1993, n'avait jamais fait l'objet d'une exposition en Suisse. Celle du musée genevois est parfaite dans son genre. Ni trop, ni trop peu. Le tout très bien accroché.

L'une des oeuvres du début des années 1950.

Crédits: Succession Martin Barré, Mamco Genève 2019. Fondation Gandur pour l'art.

C'est un coup d'audace. Aucune institution suisse n'avait jusqu'ici voué de rétrospective à Martin Barré (1924-1993). Il faut dire que la peinture française contemporaine n'a pas très bonne réputation. Elle ne fait pas aussi chic que ce qui a pu se produire aux Etats-Unis, en Allemagne et plus récemment en Grande-Bretagne. Les Français eux-même soutiennent d'ailleurs peu leurs artistes. Et cela même si un récent numéro de «Beaux-Arts», mensuel placé sous la houlette un brin nationaliste de Fabrice Brousteau, nous expliquait «urbi et orbi», comme une déclaration papale, que tout cela était terminé. Le pays voisin allait désormais étonner le monde...

Le Mamco propose donc aujourd'hui au troisième étage une exposition dédiée au Nantais. Elle se veut aussi complète que possible, sans jouer pour autant sur le kilométrique. Le propos de cet accrochage réglé par Clément Dirié reste concis. D'où une impression de rigueur, ce qui convient parfaitement à Barré. Comme son compatriote François Morellet (1926-2016), l'homme du jour a toujours proposé un art très réfléchi. Parfois en dépit des apparences. Barré fut aussi celui qui propulsa la bombe à aérosol, à une époque ou le «tag»n'existait pas encore, au rang d'outil pictural aussi digne qu'un autre. C'était au début des années 1960.

Une synthèse abstraite

Mais reprenons les choses dans le bon ordre. Barré naît dans ce qui restait la province. A Nantes. Il ne pouvait que «monter à Paris». Une chose faite dès le début des années 1950. La capitale reste alors encore, du moins officiellement, la Mecque des beaux-arts. Le temps est à l'abstraction. D'aucuns pensent même qu'une figuration ne deviendra plus jamais possible. Le propre des augures est de se tromper. On peut considérer la première époque de Barré, qui trouvera vite des soutiens dont le critique Michel Ragon, opère une sorte de synthèse de ce qui se faisait alors. Elle va de Nicolas de Staël (qui repassait pourtant précisément à une semi-figuration) au Canadien de Paris Jean-Paul Riopelle en passant par Pierre Soulages. Barré propose une peinture au couteau dont les couleurs restent un peu ternes, même si le nom des pigments peut sembler pétillant. Nous sommes entre le jaune de Naples, le bleu de Prusse et le terre de Sienne. La première salle du Mamco en propose trois bon exemples.

Martin Barré vers 1990. Photo DR.

Vient ensuite, dès 1963, l'aérosol. N'allez pas imaginer des tons stridents qui vous déchirent la rétine. Nous restons dans les noirs sur fond crème. Un rond. Ou quelques traits parallèles. Il est alors convenu de parler de «zèbres». Drôle de zèbres! Certaines pièces se présentent sous forme de polyptyques, avec ce que cela suppose d'espaces inter-iconiques, comme on dirait pour une BD. Il y a ainsi au Mamco une œuvre en quatre morceaux savamment décalés. Cette période dure quatre ou cinq ans, suivie par une de ces crises existentielles qui font toujours sérieux chez les créateurs. Barré aura son «épisode conceptuel» entre 1969 et 1971. Il utilise la photo. L'exposition elle-même devient une œuvre. Par la force des choses, cet interlude se voit laissé de côté à Genève. Il y a juste de la documentation en vitrines. Comme à Beaubourg. L'observateur y notera des textes de plumes connues. Catherine Millet, qui n'avait pas encore enlevé le haut et le bas pour écrire «La vie sexuelle de Catherine M.», a ainsi tartiné sur Barré dans «Artpress».

Retour au géométrique

Barré revient à la peinture comme un grand en 1972. C'est maintenant un abstrait géométrique. Ses peintures se voient tracées au cordeau. Au propre d'ailleurs. Il reste de traces de la mise en place sur la toile, près des aplats colorés. Sur beaucoup de productions, le spectateur note un carré ouvert au centre. «Chaque partie de l’œuvre correspond à une couleur, une forme, une relation des éléments entre eux», dit l'un des cartels explicatifs. Les tonalités en question n'ont rien de chaleureux, mais il faut dire que les lumières du Mamco tiennent davantage de l'hôpital que du salon de thé. Ce sont des rouges, des bleus ou des jaunes un peu sourds. Barré ne recherche pas l'éclat. Il n'entend pas séduire. D'ailleurs un second cartel le dit bien (vous voyez que je lis tout). Le Français développe «une pratique placée sous le signe de la raison, de l'immanence et de la réflexion esthétique qui se révèle être aujourd'hui d'une grande actualité.» Moi, je veux bien. Mais à condition, bien sûr, de rester dans le petit monde du «néo-géo». Tous les styles cohabitent de nos jours.

La mise en scène, ou en place, se révèle parfaite. Elle correspond au propos. Il n'y a pas trop. Ce peu se retrouve valorisé. Des prêts de collections privées, d'un musée comme celui du Centre Pompidou ou de la Fondation Gandur pour l'art se révèlent ainsi bien à leur place. Car rien n'appartient au Mamco. Du moins pour le moment. Une rétrospective comme ce Barré tient en effet de la déclaration d'intention. Elle montre où se situent aujourd'hui les intérêts d'une institution finalement très historique. Ici, on tend souvent à être mort, très vieux ou à aller vraiment mal (plusieurs AVC...) Je vous parlerai ainsi bientôt des autres étages où il y a notamment les Arnulf Rainer (90 ans en 2019) venant du galeriste Michel Foëx (décédé en 2015), les œuvres de l'Italo-Allemande octogénaire Irma Blank ou de Guy de Cointet (1934-1983). La suite au prochain épisode... Calmez vos impatiences.

Pratique

«Martin Barré», Mamco, 10, rue des Vieux-Grenadiers, Genève, jusqu'au 2 février 2010. Tél. 022 320 61 22, site www.mamco.ch Ouvert du mardi au vendredi de 12h à 18h, les samedis et dimanches dès 11h. Entrée gratuite en 2019.

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