Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

AARAU/Le Kunsthaus se penche sur le "Swiss Pop Art" des années 60 et 70

Crédits: Keystone

Il existe un pop art suisse. La chose doit-elle surprendre? Apparemment oui. Dans son numéro de mai, «Connaissance des Arts» ironise gentiment à propos de l'actuelle exposition du Kunsthaus d'Aarau. Vieille condescendance. On pourrait pourtant se poser la même question pour la France. Le début des années 1960 marque l'instant où l'Amérique s'impose au monde comme LE pays novateur en matière d'art. Il y a bien sûr Martial Raysse, alors installé aux Etats-Unis. Mais peut-on faire entrer dans cette catégorie les «nouveaux réalistes», alors défendus par le critique Pierre Restany? Notez bien qu'Aarau répond positivement à cette question par la bande. C'est sous pavillon helvétique que la ville présente des pièces de Daniel Spoerri et de Jean Tinguely aux côtés du Parisien d'adoption (dès les années 1950) Peter Stämpfli. 

Dans le fond, peu importe ces classifications. L'essentiel reste que ce grand musée de petite ville (Aarau, 21 000 habitants possède un gigantesque bâtiment signé Herzog & DeMeuron) propose une vaste rétrospective sur deux étages dédiée au pop art suisse des années 60 et du début des années 70. Les deux commissaires, Madeleine Schuppli et Katrin Weilenmann, ont regroupé là plus de 200 œuvres, souvent de grande taille. Un pneu avec sa trace sur le sol (à repeindre sur le mur à chaque présentation) de Stämpfli mesure ainsi quinze mètres de large. Il ne fallait cependant pas charger le bateau. L'accrochage demeure aéré, ce qui correspond au goût du vide se mettant en place dans les années 60. Les premières vraiment modernes en Suisse.

Société de consommation

L'exposition invite d'emblée son visiteur à se replonger dans une période insouciante et avide d'achats. La fin des années 60 (une période de folle prospérité dans notre pays, où l'on parlait alors de «surchauffe économique») se caractérise du reste chez les intellectuels par un rejet de la «société de consommation». D'où Mai 68, dont l'onde de choc mettra un ou deux ans à atteindre la Suisse. Les deux commissaires ont donc logiquement commencé avec un mur d'affiches, signées Herbert Leupin, Lisbeth Weesbecker ou Ruedi Külling. Elles invitent à boire Sinalco ou à se chausser Bally. On aurait ici pu dire que cette mise en avant de l'objet avait déjà une belle tradition helvétique. A cette aune, Niklaus Stöcklin était déjà pop en 1920. 

Les peintures suivent, en commençant avec une grosse tomate et un énorme pudding de Peter Stämpfli, qui se concentrera ensuite sur le rêve automobile (la première autoroute suisse ne date que de 1964). Ces aliments reflètent le langage coloré et simplificateur de la publicité. Comme le rappellent Madeleine Schuppli et Katrin Weilenmann, le pop art reste essentiellement fait «d'images d'images». D'où un second degré critique. La civilisation est devenue matérielle. L'avoir prime sur l'être. L'humain, dans une période de plus que plein emploi, devient avant tout un client.

Les femmes et le rôle de la Suisse 

Certains noms sont célèbres. Outre Stämpfli, très présent, j'ai déjà cité Tinguely et Spoerri, qui représentent l'aspect rebut d'un mouvement par ailleurs outrageusement «clean», pour employer un anglicisme alors inconnu. Quelques participants surprennent cependant. Peu de gens savent que Franz Gertsch, dont on connaît aujourd'hui les immenses gravures sur bois hyperréalistes, a commencé avec des tableaux pop sur le thème des Stones. Idem pour Urs Lüthi, qui va vite passer à la photo narcissique, où il se met en scène. Cela dit, ses premiers tableaux abstraits géométriques, très colorés, sortent un peu du cadre. On se dit la même chose devant la production juvénile de Markus Raetz. Mais, pour les commissaires, «le pop art, essentiellement figuratif, et l'abstraction géométrique ne sont pas exclusifs l'un de l'autre.» J'en prends bonne note. 

Certains thèmes se voient creusés. La nouvelle vision, ironique, d'une Suisse qui s'est trouvée rajeunie à l'Expo64 de Lausanne. La femme. Le mouvement féministe commence alors. Il y a davantage d'artistes au féminin en Suisse, à commencer par Emilienne Farny, que l'on a un peu oubliée. Le rôle du pays de la Croix-Rouge dans le monde se voit dénoncé. Hugo Schuhmacher montre une femme noire ligotée et bâillonnée avec le drapeau national. Les distances s'abolissant, même la Guerre du Vietnam trouve chez nous un écho. Rosina Kuhn, Flavio Paolucci ou Willi Schoder en tireront leurs commentaires sous forme de collages d'images de presse, que la feuille de salle juge «sans complaisance».

Sculptures monumentales 

Comme on peut le voir, les styles et les sujets tendent à se diversifier, avec un regard porté sur l'intérieur de la Suisse (je pense au «boom» de la villa vu par Max Matter) et un autre ouvert sur le monde. Zurich se rapproche de New York par le biais de la télévision, qui devient alors le membre le plus important de la famille. Le pop s'impose aussi sur la place publique. Le dernier espace du sous-sol sert à la projection des images de sculptures monumentales, simples et souvent colorées qui truffent les écoles, les rues et les devant d'immeubles neufs, à l'architecture singulièrement pauvre. Notons que certaines ont déjà disparu ou ont été restaurées depuis... 

On le sent. On le ressent. Il explose un bouillonnement dont «Swiss Pop Art» rend bien compte. Cette activité reste cependant alémanique et un brin tessinoise. La Suisse romande demeure à la traîne. Restait à introduire au Kunsthaus la musique, devenue alors omniprésente, tout comme le design. Légèrement abordé au rez-de-chaussée, ce dernier éclate dans l'immense décor «de style» imaginé au sous-sol par Sabina Lang et Daniel Baumann, qui n'ont pas connu cette époque. Leur «lounge», comme on dirait maintenant, abrite comme il se doit un «juke-box» et d'énormes canapés (trop) bas propices à la lecture. Bienvenue dans les «sixties»!

Pratique 

«Swiss Pop Art», Kunsthaus, Aargauerplatz, Aarau, jusqu'au 1er octobre. Tél. 062 835 23 30, site www.aargauerkunsthaus.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu'à 20h.

Photo (Keystone): Une salle du Kunsthaus avec, à gauche, le pneu de Peter Stämpfli.

Prochaine chronique le mercredi 17 mai. Le Musée d'art et d'histoire de Genève se penche sur les musées du XXIe siècle.

 

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