Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

"A double tour". Jean-Paul Kaufmann publie son livre sur les églises fermées de Venise

Sur les 150 églises historiques, 50 ont disparu depuis 1800. Une quarantaine des survivantes sont toujours closes. Que se cache-t-il donc dedans?

Les Zitelle, sur la Giudeca. La plus vaste et la plus visible des églises inaccessibles.

Crédits: DR

C'est un joli sujet. C'est un joli livre. Bien écrit. Bien raconté. Durant plusieurs mois de 2016, Jean-Paul Kaufmann s'est retiré à Venise. Ce séjour avait un but, en forme de quête. L'ancien journaliste, aujourd'hui âgé de 75 ans, voulait découvrir ce qui se cachait dans les églises toujours fermées de la ville. Elle ne peuvent du reste que vous avoir frappé, si vous séjournez régulièrement dans la Cité des Doges! Alors qu'un joli panneau touristique en détaille les trésors, dans un cartel apposé sur la façade, leurs portes ne s'ouvrent jamais. Certains bâtiments ont ainsi baissé le rideau depuis des décennies. D'autres s'entre-baillent parfois pour un événement exceptionnel. Un grand mariage. Un pavillon de Biennale. Il y a tant de pays cherchant à louer un espace lors de cette nouba artistique...

Jean-Paul Kaufmann est un optimiste. Il le faut pour survivre, comme il l'a fait, à trois années de captivité dans le noir après une prise d'otages au Liban en 1985. Il ne va donc pas davantage gémir sur le sort de la Lagune à grands coups de mauvaise littérature. «Je n'adhère en aucune façon à l'image mortifère de Venise, les affres de la décadence, pas plus qu'à une beauté faisandée et factice. Comme toute chose ici-bas, Venise va sa disparition.» Sans plus. Il faut dire que pour la fréquenter depuis des décennies, je sens même chez elle un mieux sur le plan sanitaire. Du moins pour les monuments publics. En ce mois de juin 2019, la façade des Scalzi, à côté de la gare, est sortie toute blanche de ses échafaudages, alors que San Moise, près de la place Saint-Marc s'est faufilée sous des bâches. Des mois de travaux, qui ont comme il se doit trouvé leur sponsor.

Une équation à géométrie variable

C'est en promeneur peu solitaire (je fais ici allusion à Rousseau, qui vécut sur la Lagune) que Kaufmann a arpenté les rues à la recherche des églises oubliées. Combien y en a-t-il, d'abord? Difficile de le dire. Napoléon, qui s'est voulu «un Attila pour Venise», a fermé les «scuole», vouées aux œuvres charitables, et nombre de chapelles. Certaines ont été détruites. D'autres adaptées à de nouveaux usages. A ainsi disparu, face à Saint-Marc, San Giminiano. Une plaque apposée sur le sol en rappelle encore le souvenir. Le XIXe siècle, période de décadence économique pour la ville, a vu d'autres morts. Disons que sur les 150 églises originelles il doit en rester 100, dont une quarantaine se révèlent aujourd'hui inaccessibles. Il s'agit cependant d'une équation à géométrie variable. Il arrive que certaines se verrouillent, alors que d'autres mettent fin à leur quarantaine. L'enquête date de 2016. San Lorenzo a rouvert en 2019 avec la Fondation Thyssen, dont je vous parlerai bientôt. San Alvise a réapparu à la surprise générale sur les cartes touristiques. Cette église, où se trouve un merveilleux Tiepolo, fait désormais partie de l'association Chorus, qui permet à heures fixes des visites contre le paiement d'un billet. San Gregorio doit devenir un musée d'art oriental. Un jour...

San Alvise, qui vient de rouvrir à la surprise générale. Photo DR.

L'auteur a donc dû commencer par se tisser un réseau. A qui appartiennent ces bâtiments clos? Qui en possède les clefs? De quelle manière accède-t-on à ces personnes? Comment les persuader de vous laisser entrer, une seule petite fois, à l'intérieur, histoire de voir ce qui y subsiste? Rien n'est simple en Italie. Il existe en dehors des circuits ecclésiastiques des édifices ayant échappé à leur vocation première. Il peuvent faire partie d'une prison. Ou alors, comme la chose arrivera une fois à Jean-Paul Kaufmann, appartenir à des privés. Une jolie église ornée de fresques en perdition, dues à Girolamo Pellegrini, où le journaliste s'était faufilé en profitant d'une porte ouverte, s'est révélée un incubateur de start-up. Elle est à la fois sauvée et en péril. Réutilisé, un bâtiment survit, bien sûr. Mais il risque toujours de se voir dénaturé. Santa Maria del Soccorso a, elle, été épargnée par son actuel propriétaire. Il faut dire qu'il s'agit d'un grand décorateur.

Querelles d'école

C'est là que surviennent des querelles d'école. Kaufmann se choque de devoir payer pour entrer dans un lieu de culte appartenant au patrimoine commun. La chose apparaît pourtant banale quand il s'agit d'un musée. Un billet permettrait sans doute de diminuer le flot dément de touristes entrant à Saint-Marc. Mais il y a d'autre points doctrinaires soulevés avec les interlocuteurs du journaliste, qui sont souvent des interlocutrices. Guides ou restauratrices. Jusqu'à quel point peut-on adapter ces églises souffrant à la fois de la dépopulation vénitienne et du déclin de la pratique religieuse? Pour l'une des femmes que fréquente Kaufmann, mieux vaut qu'elles disparaissent plutôt que de devenir des McDo. Je me permets en tant que lecteur (mais le lecteur constitue aussi un acteur) de ne pas me montrer d'accord. Pourquoi pas un McDo? Pour quelles raisons ceux-ci devraient-ils toujours se situer dans des locaux horribles? Ne peut-on pas adapter un cadre à la consommation de nourritures? Un bâtiment restauré ne doit-il pas se trouver une nouvelle fonction? Tous ne peuvent tout de même pas finir en espaces culturels!

Jean-Paul Kaufmann. Photo Ramzi Haida, AFP

A la fin du livre, grâce à quelques huiles ecclésiastiques, Jean-Paul Kaufmann sera parvenu à voir certains de ces intérieurs cloîtrés. Certains lui auront révélé des chefs-d’œuvre. Un Tintoret méconnu. Un Luca Giordano stupéfiant. D'autre attendent en silence la mort après avoir été consciencieusement dégarnis. Leurs tableaux ne se sont sans doute pas perdus pour tout le monde. Quelques Nicolas Régnier, beau peintre français baroque qui a fini sa vie ans la Sérénissime, se promènent sans doute dans la nature. Ils ne se trouvent plus dans l'église enfin découverte par Jean-Paul Kaufmann. Tant mieux pour eux, après tout. Les objets vivent en général plus longtemps que nous. Et, contrairement à nous, il leur arrive de réapparaître...

Pratique

«Venise à double tour», de Jean-Paul Kaufmann, aux Editions Equateurs Littérature, 327 pages.

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