Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

A 96 ans, la photographe Sabine Weiss revisite ses archives pour le livre "Emotions"

La Suissesse, qui a remis son fonds en 2017 au Musée de l'Elysée, propose des images peu vues aux côtés de quelques-unes de ses icônes en noir et blanc.

La couverture du livre actuel.

Crédits: Sabine Weiss, DR.

C’est «la dernière grande photographe humaniste». La presse adore ainsi promouvoir des espèces en voie d’extinction. Il y a eu selon elle plusieurs «dernier grand peintre français», Picasso ayant passé le flambeau à Balthus, qui l’a remis à Soulages. Et l’on ne compte plus les ultimes «géants de Hollywood», que les médias enterrent l’un après l’autre à un rythme forcément imprévisible. Le titulaire du titre doit aujourd’hui être Clint Eastwood, encore en pleine forme à bientôt 91 ans. Pour ce qui est des écrivains, la palme semble hélas moins disputée. Mais il ne faut pas oublier que les plumitifs ne forment plus de nos jours que très rarement des stars.

A 96 ans, assumés avec ce que l’on aurait naguère appelé «une pêche d’enfer», Sabine Weiss incarne ainsi une période photographique révolue, certes, mais conservant sa popularité. Il n’en a pas toujours été de même. Après Mai 1968, la Suissesse de Paris s’était vu reléguée comme tous ses confrères (elle était presque la seule femme du groupe) aux oubliettes. Les intellectuels de gauche jugeaient la mouvance humaniste réactionnaire et dépassée. Les intellectuels ne sont de loin pas toujours des gens intelligents. L’intéressée a fait le gros dos. Elle a continué sur sa lancée, un peu plus discrètement. Il faut dire que la dame avait déjà beaucoup donné. Puis le balancier est reparti dans l’autre sens. Sabine, qui avait reçu sa première rétrospective à 30 ans en 1954 dans un musée de Chicago, s’est remise à accumuler honneurs et considérations. Le don en 2017 de ses archives (1) au Musée de l’Elysée à Lausanne a fait figure d’événement. Elle avait choisi le pays de Vaud, et non la MEP de Paris ou la Fotostiftung de Winterthour.

Un choix personnel

Sabine Weiss sort aujourd’hui un livre aux Editions de La Martinière. Un de plus, me direz-vous. Certes. Mais cette fois il s’agit de «son livre». Comprenez par là que la plus pétillante des nonagénaires a pratiqué un choix personnel. D’ordinaire, comme pour les expositions, elle laissait faire l’éditeur ou le commissaire. Il faut dire que, comme bien des gens de son âge, elle aime aujourd’hui farfouiller dans ses archives. Avec raison du reste. Le goût change. Celui de l’auteur comme du public. Les gens ne regardent plus les images de la même façon. Certaines ont par ailleurs créé une lassitude. Elles ont été vues trop souvent. Vous ne retrouverez donc pas dans «Emotions, Sabine Weiss» toutes les icônes patentées de l’artiste. Il en subsiste quelques-unes, bien sûr. Mais la photographe a voulu tirer de ses cartons d’autres œuvres, exécutées entre le milieu des années 1940 et la fin du deuxième millénaire. Rien d’après l’an 2000.

Le classement n’a rien de chronologique. Il se révèle un peu thématique, avec beaucoup d’enfants, de vieillards et de marginaux. L’âge adulte intéresse moins la femme (née Sabine Weber à Saint-Gingolph côté suisse en 1924, puis formée de 1942 à 1945 dans l’atelier de Paul Boissonnas à Genève) que les moments de retrait par rapport à une vie professionnelle active. Des déclics peuvent alors se produire. Il faut à Sabine Weiss, moins encline à composer ses clichés que ses compagnons de route Robert Doisneau, Izis ou Willy Ronis, une petite étincelle pour déclencher l’appareil. Tant pis si le résultat ne se révèle pas techniquement parfait. L’idée que la lumière constitue une source primordiale d’émotion lui vient de Willy Maywald, dont elle fut l’assistante à Paris après 1946. Négligé aujourd’hui, Maywald était pourtant le photographe attitré du très glamour  Christian Dior…

Travaux personnels

«Emotions, Sabine Weiss» ne comprend que des œuvres réalisées par l’auteur pendant son temps libre. Elle n’en avait pas beaucoup de ces moments, surtout au début! Il ne faut pas oublier que sa carrière a très vite démarré des deux côtés de l’Atlantique, son mari Hugh Weiss lui ayant apporté un passeport américain. La Parisienne d’adoption a ainsi travaillé pour «Vogue», «Paris-Match», «Life», «Time Magazine» ou «Newsweek». Elle savait honorer des commandes, qui n’avaient par ailleurs rien de déshonorant. Avec parfois des essais très intéressant sur la couleur, alors que tout reste en noir et blanc dans «Emotions, Sabine Weiss». Mais pour les clichés de mode, qui font bien sûr partie du don consenti à l’Elysée, se sera pour une autre fois.

Tout livre, même d’images, se doit d’avoir un texte. C’est un peu de la garniture, comme la feuille de salade dans un plat du jour au restaurant. Marie Desplechin, que l’on connaît surtout pour des ouvrages destinés aux enfants, signe cependant ici quelques pages simples. Agréables. Lisibles. C’est une introduction (mais pas une intrusion) dans la vie de Sabine Weiss, qui travaille depuis presque trois quarts de siècle dans un atelier minuscule et dénué de confort. Il y a là quelques propos de l’artiste, nés de rencontres avec elle. Mais Sabine préfère laisser parler les images. Des images qui, contrairement à celles de ses compagnons de route, ont su vibrer plus avant que les années 1960 (Doisneau n’apparaît plus très intéressant, passé cette période). Et par ailleurs souvent sortir de France. A l’opposé des autres humanistes, à part le grand Marc Riboud, Sabine Weiss a beaucoup voyagé. Près ou loin. En province comme à l’étranger. La Turquie, la Grèce, l’Egypte et la Birmanie deviennent donc également ici sources d’"émotions".

(1) Le fonds Sabine Weiss de l’Elysée comporte 200 000 négatifs, 7000 planches-contact, 2700 «vintages» et la documentation. Le musée lausannois prévoit de lui dédier une grande rétrospective au moment où il sera installé à Plateforme10.

Pratique

«Emotions, Sabine Weiss», texte de Marie Desplechin, aux Editions de La Martinière, 255 pages. Une galerie photo suit immédiatement cet article.

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