Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ETHNO/Boris Wastiau et l'histoire du MEG

Une idée de départ bien suivie, aidée par les travaux de recherche menés par Danielle Buyssens. Le nouveau MEG n'est pas un aérolite, brutalement tombé sur terre genevoise. "Archives de la diversité humaine", son exposition permanente, illustre l'histoire d'une curiosité. Il y a plus de deux siècles que des objets venus d'ailleurs sont entrés dans les collections publiques genevoises. Un fil invisible, mais solide, relie les premières pièces accueillies sous l'Ancien Régime dans le petit musée, alors installé au Collège Calvin, et les dernières entrées récemment dans l'inventaire. Genève sert toujours ici de lieu de réception, même si nous n'avons bien sûr plus la même vision des choses. Certains réfutent même aujourd'hui l'idée d'ethnographie... Parlons-en avec Boris Wastiau, directeur du MEG qui rouvre, rappelons-le le 31 octobre. 

Décrivez-nous Boris Wastiau le parcours prévu dans la grande salle abritant les "Archives de la diversité humaine".
Tout commence par un choix d'une quarantaine de pièces emblématiques de l'histoire du musée depuis 1700. Il s'agissait alors d'un cabinet de curiosités, dont les éléments survivants ont fini par se noyer au milieu des apports postérieurs. Vous retrouvez ici le meuble en laque déjà montré dans l'exposition à Conches. Mais il y a des redécouvertes. Regardez cette corne de rhinocéros sculptée. Elle figurait dans nos collection africaines, présentée comme une sorte d'objet de bazar récent. Or l'étude des inventaires a démontré son don par un Micheli du Crest de Cologny en 1758. Il s'agit en plus d'une œuvre chinoise... 

Il y a en a eu beaucoup, des surprises de ce genre?
Tout de même un certain nombre. Nous avons fermé longtemps. Cette pause a permis des études tenant compte des connaissances actuelles. Nous avons fait appel à des spécialistes. Il semblait clair que tous les objets susceptibles de se voir montrés dans notre présentation inaugurale subiraient des examens. Négatifs ou positifs. Pour le positif, je vous signale une grande peinture chinoise du XVIIIe siècle, reprenant un modèle plus ancien. Il s'agit d'un cadeau impérial de Qianlong. 

Vous entendez montrer les cinq continents. Etes-vous également riche pour tous?
Curieusement, oui. Vous savez que je viens de Belgique, un ancien pays colonial. La Belgique est incontournable pour le Congo, mais il lui manque le reste. Ici, on sent une volonté. Elle remonte à Eugène Pittard, au début du XXe siècle. C'est celle de représenter toutes les parties du monde. L'Australie, qui reste pauvre même à Branly, se voit ainsi très bien représentée chez nous. Des conservateurs venus de là-bas me l'ont confirmé. Il nous faudra un jour organiser une exposition autour des aborigènes. 

Que vous manquerait-il, alors?
Des objets de grande taille. Nous en avons quelques-uns, bien sûr, dont un est entré ici à quelques centimètres de hauteur près. Mais on sent un goût, une retenue, qui a exclu la sculpture monumentale sans que je puisse trop m'expliquer le pourquoi. 

On a souvent dit que le MEG manquait de chefs-d’œuvre.
Ce n'est pas le but que de les accumuler ici. Vous remarquerez d'ailleurs que chaque vitrine, au contenu à la fois thématique et géographie, contient aussi bien des créations artistiques que des objets modestes. Sur le thème du pain, nous avons des modèles sardes cuits récemment pour nous, avec des motifs qui vont disparaissant. Pour l'Afrique, il nous a semblé intéressant de montrer aussi des dessins indigènes tenant compte de l'apport occidental. Dans l'espace voué au colportage, forme humble de commerce ayant joué un si grand rôle en Occident, nous avons en revanche inclus un magnifique tableau de Wolfgang Adam Töpffer, prêté par le Musée d'art et d'histoire. Il éclaire le propos, tout en donnant à contempler une belle image. 

De belles pièces ethnographique, vous en avez tout de même!
Heureusement oui! Et dans tous les genres. La défense d'éléphant sculptée, provenant du royaume du Bénin, est une pièce essentielle qui porte encore les marque de l'incendie de la capitale royale en 1897. Notre masque Punu du Gabon, qui nous est venu vers 1920 via Fernand Grébert, reste l'un des plus beaux connus. Il a en plus la chance de se trouver ici en compagnie d'une sculpture unique de la même ethnie, arrivée au MEG par l'entremise du peintre Emile Chambon. Je pourrais continuer longtemps. Je m'arrêterai après vous avoir montré cette merveilleuse statue des îles Marquise. Elle sera la vedette d'une exposition que prépare le musée du Quai Branly pour 2016. 

Une place importante se voit laissée à la collection Amoudruz, consacrée à la Savoie et au Valais.
La Suisse a sa place au MEG. Acquise en bloc, la collection contient des œuvres fortes que les Genevois seront contents de revoir après une décennie. Des meubles, dont un coffre à archives que Vercorin aurait bien aimé récupérer. Des saints taillés dans le bois. Nous avons ajouté quelques peintures du Déserteur, exécutées au début du XIXe siècle, et une poya découpée dans le papier. 

Je vois que certaines pièces proviennent d'autres musées.
L'échange d’œuvres entre institutions constitue un tabou. Il était courant au XIXe siècle, quand nous avons reçu du Smithsonian américain un merveilleux masque Tlingit d'Alaska. Il existait encore dans les années 1950. C'est alors que certaines pièces australiennes sont arrivées chez nous. Je pense que ces échanges devraient se voir réactivés, sous forme de prêts s'il le faut. Après tout, Genève a bien restitué aux Maori leur tête coupée. 

Je vois à ce propos que vous montrez quelques restes humains.
Il y a en effet des crânes. Ils nous parlent d'art, de rites et de mort. La mort demeure un thème essentiel, non? 

On parle de présentation semi permanente.
Il y aura des changements. Tout est prévu pour cela. Les vitrines possèdent une forme suffisamment standard, leur maniement demeure assez simple pour qu'un objet puisse se substituer à un autre. Nous ne voulions pas, comme le Musée national à Zurich, une présentation coulée dans du béton. Reste encore à voir sur quel rythme s'opéreront les changements. Mais nous avons beaucoup de choses à montrer.

Pratique

"Archives de la diversité humaine", MEG, 65-67, boulevard Carl-Vogt, Genève, réouverture le 31 octobre. Tél. 022 418 45 50, site www.meg-geneve.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Photo (MEG): L'armure japonaise faisant l'affiche. "Nous avons la chance de détenir de armures asiatiques très anciennes et peu traficotées. Certains éléments remontent au XVIe siècle, voire au XVe siècle."

L'article accompagne un autre, plus général, sur le MEG.

Prochaine chronique le vendredi 24 octobre. Ethnographie à Genève toujours. Le Musée Barbier-Mueller a publié son centième livre depuis 1977.

 

 

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