Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ESTHÉTIQUE/Le "dadbod" fait-il vraiment des ravages?

On croyait la messe dite une fois pour toutes. Au Ve siècle avant Jésus-Christ, des sculpteurs comme Polyclète et Myron avaient fixé les canons du corps masculin idéal. Athlétique. Il comportait déjà les fameuses «plaques de chocolat» abdominales, même si le cacao allait encore attendre deux millénaires avant de traverser l'Atlantique. On voit parfois encore, du reste, des moulages (horribles) du «Doryphore» ou du «Discobole» en béton devant les salles de gymnastique. Mens sana in corpore sano... 

Et puis voilà que, depuis avril 2015, tout semble remis en question. Le mouvement est parti d'un texte de 500 mots d'une étudiante américaine de 19 ans, posté le 30 mars sur The Odyssey. Mackenzie Pearson, une blonde plutôt opulente, assurait que les jeunes femmes préféraient en réalité les hommes un peu ronds. Le «dadbod» enverrait un message positif à l'univers. «Je suis du genre à faire un peu de sport, mais aussi à boire beaucoup le week-end et à manger huit tranches de pizza à la fois.» On ne peut pas dire que cette vision heureuse du monde relève de la grande cuisine, surtout quand on sait à quoi ressemble la piazza «Made in USA».

Les sociologues et les médecins 

Grâce aux réseaux sociaux, toujours à l'affût, l'affirmation de Mackenzie a instantanément fait le «buzz», comme on dit maintenant. Des tas de filles ont confirmé sur Twitter. Certains hommes ont protesté avec véhémence. Les sociologues se sont ensuite interrogés. Les médecins ont déconseillé. On sait comment sont ces derniers. Pour eux, tout se révèle mauvais. Prendre ainsi du poids jeune (Mackenzie pense aux hommes de moins de 30 ans) n'est pas bon, surtout en buvant des coups et en mangeant de la pizza dégoulinante. Ce serait même dangereux. Que voulez-vous? Vivre se révèle souvent périlleux. 

Mackenzie pensait, elle, à casser des canons trop contraignants. Pour un homme, avoir un corps au «top» (sans «photoshop» pour rattraper les choses, comme sur les images des stars) constitue un travail à plein temps. Il s'agit aussi d'une bataille perdue avec les années. Mieux vaut se retrouver avec un type de 22 ans qui n'aura pas trop changé à 45. Car il y a bien sûr là-dessous une intention cachée. Mackenzie se situe dans la lignée de chasseuses de mari. On ne peut qu'être navré en sentant cela après trois générations entières de féminisme. Un «dadbod» est aussi un monsieur regardant moins ailleurs si l'herbe est plus verte. Il s'agit avant tout d'un père potentiel.

Les Suissesses aussi 

Toujours est-il que la Suisse elle-même confirme. J'ai lu cela d'un derrière distrait dans «Le Matin» du 1er août, jour de la fête nationale. Les Helvètes consultées sont majoritairement pour un soupçon de ventre à la Leonardo DiCaprio (1). Plus humain. Plus rassurant. Plus naturel. Mais attention! Le soupçon ne doit pas se muer en lourde présomption. Ces dames ne seraient que 2,4% à préférer les gros gaillards. Reste encore où se situe la limite sur la balance ou en tenant le centimètre. 

Pour les Américains, si j'ai bien étudié les flots de littérature inepte sortant de mon ordinateur (les réseaux sociaux ne constituent pas des temples de l'intelligence), il y a donc l'enviable «dadbod». Un corps rondelet, mais sans plus. Au-delà, on se situe dans le domaine du «chubby». Le monsieur devient grassouillet. S'il a le gosier en pente, comme aurait dit ma grand-mère, il acquerra ensuite un «beer belly». La bière est supposée donner de l'estomac. Après, toutes les tailles se révèlent possibles dans le «fat». Un peu comme pour les chaussures. On devient plus ou moins gros. Un phénomène bien connu chez les «bears», qui sont, eux, des messieurs velus et barbus s'intéressant peu aux dames. Un ours, cela fait son poids.

Effort volontaire 

S'agit-il d'un parcours accidentel? Pas forcément. Minorité de la minorité, il existe en effet les «fat gainers». Ce sont des gens qui décident de prendre le maximum de poids, en se fixant un objectif chiffré. Laa chose impressionne davantage dans les pays anglo-saxons, où l'on compte en livres (environ 440 grammes). L'objectif sera donc, suivant sa taille, son appétit et son endurance, de 250 ou même 300 livres. Il existe des sites et même des «Gainers Games» pour les aider. On imagine ici les hurlement des médecins. 

Et chez les femmes? Les féministes accusent, ce qui constitue presque chez elle une obligation professionnelle. Les canons ne se relâcheraient, selon elles, que pour les hommes. Quand une revue de mode annonce «le retour des pulpeuses», cela veut généralement dire qu'il y a des mannequins faisant juste un ou deux kilos de plus que les autres. De quoi décourager à une époque où les anorexiques, quoi que puissent en penser les médias et même les législateurs, restent nettement moins courantes que les rondes, les opulentes, les fortes et même les énormes.

Le mannequin hors normes 

Eh bien, depuis quelques mois, il existe au moins un top modèle hors normes. Elle s'appelle Candice Huffine. A 29 ans, elle pèse 90 kilos pour une taille d'un mètre quatre-vingts dix. On l'a vue dans «Vogue Italia» en couverture, ce qui était déjà bon signe. Elle remplit aujourd'hui une case du calendrier Pirelli, ce qui en constitue un second. Reste qu'on dirait Anita Ekberg en brune et que les Anita ne courent pas les rues. Difficile donc de se raccrocher à un tel modèle... Qui inventera les «mombods»? 

(1), Leonardo, «on adore toute son nouveau look», a-t-on pu lire dans «Marie-Claire», qui prétend toujours parler au nom des femmes en général.

Photo (AFP): Leonardo DiCaprio et un top dans la mer. L'idéal humain sur cette Terre?

Prochaine chronique le vendredi 21 août. John Waters, le cinéaste le plus kitsch, exposé au Kunsthaus de Zurich.

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