Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ENTRETIEN/Pour David Wagnières, "sans urgence il n'y a pas de photo"

Crédits: David Wagnières/Ville de Genève

David Wagnières s'est posé sur la banquette du Café Remor et, après un démarrage un peu difficile, il s'est mis à parler. De lui. De son travail. De sa vision de la photographie. Je ne l'aurais jamais imaginé aussi disert. Il faut dire qu'on le voit peu. On lui donne aussi trop rarement l'occasion de s'exprimer. Ce n'est pas Christian Lutz, qui lui succédera pour l'enquête commandée par la Ville de Genève sur les pratiques locales du sport. Sport plutôt amateur. Christian ne semble jamais quitter le devant de la scène. 

Sachez que David est né en 1967. Ici. Il n'a pas suivi de grande école. Sa formation, c'est un apprentissage à 18 ans comme photographe «dans la montre». Il a travaillé pour la presse. Puis «un peu comme cameraman» à la TV. «Mais je détestais ça.». L'homme a ensuite passé à la rédaction photo. D'abord pour l'éphémère «Dimanche.ch», puis pour «Construire» et enfin «durant treize-quatorze ans» au «Temps». «J'ai bien aimé, même si je ne pas quelqu'un d'administratif, ni même d'équipe. Je suis parti en 2016.»

Un mandat sur le sport 

Sa photo, la sienne entendons-nous, a connu des hauts et des bas. David Wagnières a même posé son appareil pendant deux ou trois ans. «C'était vers 2002. Il me fallait tout remettre à plat.» Cela dit, l'homme a toujours gagné sa vie à côté de sa propre production. «Aujourd'hui, je suis indépendant.» David n'a effectué qu'un bref passage dans une agence, Strates, dont il aimait l'esprit. «Mais une agence n'a selon moi plus aucun raison d'exister aujourd'hui.»

Il y a deux ans, les Genevois ont donc pu découvrir son travail sur les écrivains dans la ville. «C'était une commande. Au départ, il fallait illustrer un dépliant touristique. Il s'agissait de suggérer un parcours. Je restais assez libre.» Une possibilité de présentation en plein air s'est offerte. Il suffisait d'agrandir les images. Mon interlocuteur a bien aimé le résultat. Les sportifs, c'est une autre affaire. «Il n'y a pas eu de concours pour désigner un lauréat. Quatre experts ont sorti un nom de leur chapeau. Personne n'a donc eu à postuler. Je devais montrer les territoires. Je me suis axé sur la campagne, mais il ne fallait pas oublier la cité elle-même.»

Aucun projet fixe 

Il y avait bien sûr un produit à présenter au final. «C'est vingt images au minimum, données ensuite au Centre d'iconographie genevoise. J'avais pour cela neuf mois. C'était à moi d'envisager le sujet, avec deux ou trois fois un rendez-vous avec les experts. Ils soutenaient, ou non, ma démarche.» Il était clair que le climat serait automnal, puis hivernal. David a été désigné en juin. Il lui fallait le temps de trouver ses marques. «Et le travail devait être rendu fin mars.» 

Les saisons ont déterminé certains choix, même si mon vis-à-vis affirme n'avoir rien calculé à l'avance. «Je suis parti sans opinion déterminée. Je savais juste ce que je ne désirais pas faire. Il fallait trouver une cohérence et respecter la mission. Ce qu'on me demandait, c'étaient des photos qui donneront en 2038 une idée de la Genève de 2018. Du patrimoine sportif.» Avec le danger de rester par trop informatif. «Je ne voulais pas faire de la photo chiante. Il fallait qu'elle se montre généreuse. Pour l'auteur, c'est aussi un médium qu'il lui faut défendre.» Pas trop de formalisme, bien sûr! «Mais une recherche d'expression bien intégrée au sujet.»

Au départ, un motard 

David s'est donc lâché. A sa manière. «Je suis mal organisé. J'ai des troubles de l'attention. J'éprouve de la peine à finir quelque chose. En fait, je suis un laborieux. Ici, j'abordais en plus un thème difficile.» Le photographe s'est longuement promené. Il a parcouru les installation sportives à vélo. Toujours dans l'attente de quelque chose. Il ne prenait pas de rendez-vous. «L'un des déclics a été, aux Evaux, l'arrivée d'une moto. Horrible! Il y avait là un circuit sauvage pour motards. Quelque chose de bruyant, de polluant, mais aussi de libertaire. La Ville ne pouvait pas soutenir une chose pareille, mais elle existait. C'était un début.» 

Le reste a suivi. «J'ai parfois perdu le fil.» Mais c'était «l'éphémère du moment» qui comptait. «Rien n'est simple. Je ne vais pas chercher ce que je veux voir. Il y a du beau qui est laid, et par conséquent du laid possédant sa beauté.» Les choses se sont présentées dans leur inattendu. Elles racontent parfois une histoire. Il y a ainsi aux Bastions l'image de vieux joueurs de boules. Leur dernière partie. Ils ne sont plus assez nombreux. Ces vétérans règlent leur caisse avant de se séparer. «Un mur de grimpe remplacera leur terrain.» Il fallait soigner l'instant. «Il y avait quelques minutes de lumière parfaite, quand le soleil du soir descendait, en venant cerner les contours là où il faut.» C'est ce qui constitue aujourd'hui à tous les sens du terme un arrêt sur image. «Sans urgence, il n'y a pas de photo.» 

Voilà. David Wagnières aimerait bien que l'installation voyage un peu, après les Bastions. «J'ai proposé des lieux.» On verra, ou on ne verra pas. Une publication est apparemment prévue avec les trois contributions réunies, du côté de 2020. Puis ce sera l'archivage. Après tout la Ville, dont le magistrat Sami Kanaan aime bien le 8e art, travaille ici pour la postérité.

Pratique

«Les pratiques sportives, David Wagnières», exposition en plain air, Parc des Bastions, côté Place Neuve, Genève jusqu'au 16 septembre. 

Ce texte intercalaire suit immédiatement celui sur l'exposition elle-même.

Photo (David Wagnières/Ville de Genève): Bain dans le lac en plein mois de février. C'est aussi du sport!

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