Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

ENQUÊTE / Un retable parisien de 1521 réapparaît à Bâle

Il existe encore bien des découvertes à faire. Le temps passant, elle s'effectuent moins souvent dans les caves ou les greniers que dans des institutions chevronnées. Les bibliothèques, cinémathèques et musées contiennent assez de boîtes mal étiquetées ou comportant des objets non identifiés pour que ces ovnis occupent plusieurs générations. Et ceci sans compter les églises, où bien des choses dorment à l'ombre en attendant de se voir réveillées... 

Dans les réserves du Kunstmuseum de Bâle se trouvait ainsi depuis 1938, date du legs, un tableau encrassé, recouvert d'un épais vernis brun. Un panneau plutôt grand. Il mesure 112 centimètres de haut sur 225 de large. A force de le voir, nul n'y prêtait plus attention, jusqu'au jour où Annelie Jensen a entrepris sa restauration. On ne sait jamais... Il a bien sûr fallu une opération strip-tease. Les couches modernes devaient disparaître. Est apparu un tableau un peu lacunaire, mais en bon état. Il y avait des manques, dus aux changements climatiques et à des nettoyages un peu radicaux. Mais rien de bien méchant.

Un chêne abattu vers 1513 

La peinture se révélait plus plutôt pas mal. Début du XVIe siècle. Sans doute flamande. Restait à dater le support, pour confirmation. Il existe un procédé nommé la dendrochronologie. Il s'agit d'un système permettant de dater l'abattage de l'arbre utilisé pour construire le panneau. Bon score. Le chêne a été abattu vers 1513, ce qui donne à penser à une œuvre de 1520. Le temps de séchage. On n'était pas pressé en ces temps-là. 

A qui donner la réalisation? Par un coup de chance extraordinaire, le tableau rappelait un vitrail apparu chez le marchand londonien Sam Fogg. Une verrière supposée venir de l'église du Temple à Paris et représentant, comme le tableau bâlois, l'"Adoration des Mages". Le roi âgé de profil s'inclinant devant la Vierge constitue un copié-collé du panneau du Kunstmuseum. Cela permettait une attribution. L'Allemand Peter van den Brik et le Parisien Guy-Michel Leproux avaient prononcé à propos du vitrail le nom de Noël Bellemare. Un monsieur dont on sait une ou deux choses. Né sans doute à Anvers, ce fils d'un chapelier flamand et d'une Parisienne y était maître en 1512, avant de faire carrière dans la cité maternelle, où il est mort en 1546.

Mais qui est le donateur? 

Si l'iconographie ne faisait aucun doute, un personnage détonnait. Le donateur. Un chevalier hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem. Un spécialiste, cette fois des ordres militaires, a donné une piste. La cote d'armes portant une croix blanche non seulement devant, sur le poitrail, mais aux épaules, il s'agit d'un grand maître. Restait à trouver qui présidait les chevaliers vers 1520. Bingo! Philippe de Villiers de l'Isle-Adam (un grand féodal auquel se raccrochait le poète romantique Villiers de l'Isle-Adam avec beaucoup d'optimisme) a été élu grand-maître le 21 janvier 1521. En France. Son gisant existe. Il suffisait de comparer. C'est bon! Il a à presque la même tête, en plus vieux bien sûr. Une barbe identique, en plus! 

Restait à trouver où le tableau était accroché en 1521. Leproux a indiqué que les Villiers possédaient à Paris une chapelle dans l'église du Temple. Il fallait consulter les nombreux guides touristiques publiés dans la capitale française au XVIIIe siècle. Une des lectures a payé. Dans son vade-mecum de 1724 intitulé "Histoire et recherches des antiquités de la Ville de Paris", Henri Sauval décrit ce lieu depuis longtemps disparu. Il y a bien une "Adoration de Mages" sur l'autel. Le donateur est indiqué comme Philippe de Villiers de l'Isle-Adam. Cerise sur le gâteau, l'auteur (qui trouve par ailleurs le tableau mauvais) s'étonne de la ressemblance artistique et thématique entre ce retable et le vitrail se trouvant derrière. Les pièces du puzzle s'emboîtent parfaitement.

Une rareté insigne 

Je terminerai par deux choses. Le règne de Villiers s'est révélé catastrophique. C'est lui qui a subi en 1522 le siège de l'île de Rhodes par les Turcs. Il a fallu jeter l'éponge. Le sultan laissa aux chevaliers la vie sauve en raison de leur bravoure. Il faut aussi dire que Soliman le Magnifique fricotait avec le roi de France François Ier contre l'empereur Charles-Quint. Un Charles qui devait offrir Malte aux chevaliers dépossédés. 

L'autre commentaire vise à souligner l'insigne rareté de la découverte. Il est permis de se demander si aucun autre tableau aussi ancien provenant d'une église de Paris a jamais été retrouvé, à part la "Pieta" du Louvre (vers 1500) provenant de Saint-Germain-des-Prés. Au moment de l'iconoclasme révolutionnaire de 1793-94, presque tous avaient déjà été éliminés afin de se voir remplacés par des toiles modernes. La mode est le plus grand facteur de destruction que l'homme ait jamais inventé...

Pratique

Kunstmuseum, 16, Sankt Alban-Graben, Bâle, exposition dossier. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Photo (Kunstmuseum): Le tableau retrouvé et aujourd'hui exposé.

Prochaine chronique le dimanche 9 mars. Catherine Grenier fait parler d'elle par son accrochage non classique du musée de Beaubourg. Elle reprend aussi la très contestée Fondation Alberto Giacometti française. Rencontre à Paris.

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